La hausse du prix de l’électricité de 6 % est la conséquence de deux décennies de politique néolibérale

L’âge de faire – juillet/août 2019 – Nicolas Bérard –
En octobre dernier, la hausse du prix du diesel a déclenché le mouvement des gilets jaunes. Avant tout, il ne s’agissait que d’une énième petite manœuvre d’un gouvernement cherchant, une fois de plus, à faire payer sa politique au plus grand nombre en épargnant les plus aisés. Énervant certes, mais alors, que dire de la hausse du prix de l’électricité ? Eh bien, s’ils savaient aussi au nom de quoi leur facture d’électricité vient d’augmenter de 6 % …
Impossible, pour le coup, de parler d’une simple « maladresse », ni même d’une « petite manœuvre ». Il s’agit là du résultat d’une politique néo-libérale orchestrée et défendue par les gouvernements successifs depuis deux décennies. A Chaque « réforme », les ministres expliquaient que les usagers y gagneraient, que leurs choix étaient parfaitement logiques et tout simplement inéluctables. 
Trahison ou incompétence ? L’observation des raisons de la hausse de 5,9 % du tarif réglementé d’électricité, qui a pris effet en juin, montre, en tout cas, que le système marche aujourd’hui sur la tête, et que ce pourrait être pire demain. « Les technocrates, si on leur donnait le Sahara, dans cinq ans, il faudrait qu’ils achètent du sable ailleurs« , avait prévenu Coluche. On leur a quand même confié EDF-GDF. Voyons ce qu’ils en ont fait…
Une concurrence artificielle
Petit rappel. Jusqu’en 2007, l’établissement public EDF -amputé en 2004 de son activité « gaz » suite à sa scission avec GDF -était en situation de monopole, conformément au souhait exprimé et mis en œuvre par le Conseil national de la résistance en 1946. Et voilà que le gouvernement décide d’ouvrir le matché à la concurrence (1) La décision n’est pas bien compliquée à vendre à l’opinion publique : la concurrence, par nature, va permettre de tirer les prix vers le bas, et les usagers seront donc forcément gagnants. Les grands médias ne mouftent pas. Ils commencent même la plupart de leurs reportages consacrés à cette évolution par un souriant : « Bonne nouvelle ! » (2) Ce que, ni eux, ni le gouvernement ne viennent souligner, c’est que cette concurrence est totalement artificielle, puisque aucun de ces nouveaux acteurs ne produit le moindre kilowatt d »‘électricité, ou si peu. Ils achètent donc de l’électricité sur le marché de gros européen et la revendent à leurs client-es, en prenant évidemment une marge au passage.
Mais un problème se pose rapidement à eux : grâce à ses centrales nucléaires, les coûts de revient de production d’électricité d’EDF sont souvent moins élevés que ce que propose le marché (3). Les boîtes privées rivalisent donc trop difficilement avec l’opérateur historique, ce qui ennuie l’État, et l’Union européenne, qui n’est jamais bien loin lorsqu’il s’agit de torpiller un service public.
C’est alors que les « technos » du gouvernement Fillon mettent en place l’Arenh (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique). Le principe : comme les centrales ont été construites avec de l’argent public, il serait dommage d’en faire profiter aussi facilement les citoyen-es. L’EDF est donc contraint de vendre, à ses concurrents, et à prix « coûtant » (en l’occurrence 42 euros le MWh), jusqu’à un quart de sa production nucléaire. Pour les rivés, c’est du pain béni : quand le cours de l’électricité dépasse les 42 euros sur le marché européen, ils profitent des infrastructures de leur principal concurrent…
Champagne pour le privé
Précisons aussi – car les technos pensent à tout – que ce dispositif s’ajoute à celui des tarifs réglementés de l’énergie, les fameux tarifs bleus. Le petit jeu, pour permettre à la concurrence de se faire une place est donc le suivant : la Commission de régulation de l’énergie (Cré) fixe un prix A auquel EDF doit vendre à ses concurrents. Et un prix B auquel EDF doit vendre à ses client-es. L’objectif est de conserver un écart suffisant pour que les sociétés privées puissent revendre leur électricité à un prix C, compris entre A et B, et damer ainsi le pion à EDF tout en réalisant des bénéfices suffisamment confortables. 
Pour résumer, l’opérateur historique doit fournir les armes et les munitions à ses concurrents afin que ceux-ci puissent lui tirer dessus en sirotant une coupe de champagne. Mais évidemment, on ne vous l’explique jamais comme cela. Le Conseil d’État, par exemple, préfère expliquer qu’il s’agit de donner : « la faculté pour un opérateur concurrent d’EDF – présent ou entrant sur le marché de la fourniture d’électricité – de proposer, sur ce marché, des offres à prix égaux ou inférieurs aux tarifs réglementés« . c’est tout de suite moins énervant…
Vous connaissez les entreprises privées : les politiques publiques mises en place pour les aider ne sont jamais suffisantes. Il est vrai que, comme tout le monde ou presque se fournit au même endroit et au même tarif, il faut se distinguer de ses concurrents autrement que par les prix proposés. Et cela passe principalement par de la publicité, de (fausse) offres vertes (4), un démarchage téléphonique forcené, du porte-à-porte, etc. Sans compter qu’il faut rémunérer les actionnaires. Tout cela a un coût et fait, indirectement, grimper le prix du KWh proposé aux client-es. Les bienfaits de la concurrence, sans doute…
EDF trop compétitif
Et puis, un nouveau problème s’est posé en 2018 : le cours de l’électricité a flambé sur le marché de gros. Selon la Cré, alors qu’ils pouvaient encore compter sur un prix moyen de 41 euros/MWh, en janvier 2018, les fournisseurs « alternatifs » devaient débourser 59 euros en décembre. Ils se sont donc tournés massivement vers EDF pour se procurer de l’électricité moins chère disponible grâce au dispositif Arenh. A tel point qu’ils ont dépassé le plafond de 25 % qui leurs sont réservés et ont donc été contraints de se fournir, en partie, sur le marché de gros. EDF, pendant ce temps, bénéficiait d’une certaine stabilité de ses coûts de production puisque l’entreprise possède ses centrales. De quoi redonner une petite longueur d’avance à l’opérateur historique, ce qui, pour la Cré, était intolérable. Constatant que, contrairement à ses concurrents, EDF n’avait pas eu à subir les hausses du cours de l’électricité, la commission lui a imposé d’augmenter ses tarifs. Et voilà comment, pour permettre aux entreprises privées de continuer à faire leur beurre, elle a décidé d’augmenter les tarifs bleus d’EFDF de près de 6 % !
Dans le même temps, la Cré a souhaiter sonner la glas de la position dominante d’EDF et a préconisé de loger l’opérateur à la même enseigne que ses concurrents en ce qui concerne l’Arenh. Et qu’importe si les centrales lui appartiennent ! Même la Direction de la concurrence en a perdu son latin, observant que les tarifs bleus auraient dès lors l’effet inverse de celui pour lequel ils ont été créés. Dans un avis rendu en janvier, la DGCCRF (5) note ainsi que « ces dispositions conduiraient à privilégier un mode de fixation des tarifs réglementés de vente, dont les ménages sont les principaux bénéficiaires, qui pourrait porter atteinte à l’objectif de modération et de stabilité des prix de l’électricité que la loi assigne à ces tarifs« .
La fin des derniers vestiges du service public
L’histoire ne s’arrête pas là : si les hauts fonctionnaires sont grassement payés, c’est pour avoir des idées que nous n’aurions pas pu avoir nous-mêmes. Et là, ils ont été particulièrement balaises pour mettre au point un plan, qu’ils surnomment d’ailleurs « le projet Hercule ». Présenté le 20 juin aux syndicats du groupe, , celui-ci vise à scinder l’entreprise en deux entités : d’un côté « EDF bleu » regrouperait la branche nucléaire et les barrages hydroélectriques, ainsi que RTT (Réseau de transport d’électricité); de l’autre, « EDF vert », qui récupérerait les moyens de production d’électricité renouvelable (hors hydroélectricité), la branche des services Dalkia, le distributeur Enedis ainsi que la branche « Commercialisation de l’électricité« . De quoi satisfaire la Cré : il n’y aurait ainsi plus aucune différence entre le fournisseur EDF et les autres, puisque plus aucun n’aurait de production digne de ce nom. Bref, ce serait tout bonnement la fin du modèle d’opérateur intégré et des derniers vestiges d’un service public. 
Et devinez quoi ? EDF vert qui, à l’exception des barrages, récupérait toutes les branches les plus juteuses et prometteuses du groupe, s’ouvrirait aux capitaux privés. A l’inverse, EDF bleu serait nationalisé. Le gouffre des EPR de Flamanville et d’Hinkley Point en Angleterre, ainsi que les coûts de démantèlement et de carénage (100 milliards d’euros d’ici 2030 selon la Cour des comptes), seraient ainsi assumés par l’État. De quoi faire flamber aussi bien la feuille d’impôts que la facture d’électricité. Merci les gars !

(1) Lire l’Age de faire N° 137
(2)Voir Main basse sur l’énergie, de Gilles Balbastre, en co-production FNME-CGT / Là-bas si j’y suis. En accès gratuit sur mainbassesurlenergie.com
(3) Notons que le coût des futurs démantèlements n’est pas pris en compte…
(4) Lire l’Age de faire N°126, « L’arnaque des offres d’électricité verte »
(5) Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes
Lire : Le nucléaire nous ruine La Décroissance – février 2019
Les différents acteurs de l’énergie – qui fait quoi ?   Fournisseur énergie.com – 02/2018
Quand les centrales ont soif Siné Mensuel – septembre 2018
Services publics : l’économie n’en à rien à foutre – Charlie Hebdo – 04/2018 –

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