Liberté, égalité 2.0

Charlie Hebdo – 07/08/2019 – Gérard Biard –
A la République en marche, on aime la « dématérialisation ». Les observateurs attentifs de la Macronie auront remarqué qu’il ne se passe jamais très longtemps sans qu’un ministre, un sous-ministre, un député ou un quelconque satellite gravitant autour de Jupiter ne prononce mot magique avec des étincelles plein les yeux  et des démangeaisons plein le smartphone. Dématérialisation des services publics, dématérialisation des consultations médicales, dématérialisation des démarches administratives, dématérialisation des paiements… L’intelligence artificielle et ses potentielles applications fascinent au plus haut point à tous les ,échelons de LREM, où l’on rêve d’un monde « nouveau monde »  100 % numérique, connecté tous azimuts et piloté par les algorithmes. Christophe, Castaner, lui-même assez dématérialisé ces derniers temps, est ainsi obsédé par la reconnaissance faciale. En septembre 2017, plus d’un an avant d’être installé comme ministre de l’Intérieur, il se voyait déjà « maître d’œuvre de l’élaboration de solutions d’identité numérique« . 
Dématérialisme
Dont acte. Le 15 juillet, l’association La Quadrature du Net a déposé un recours devant le Conseil d’État pour s’opposer à un décret publié en toute discrétion voici deux mois. Décret qui instaure la mise en place d’un système de reconnaissance faciale à installer sur son portable pour avoir accès à certains services public en ligne, comme l’Assurance-maladie ou le site des impôts. Baptisé AliceM, ce gadget développé depuis plusieurs années par le ministère de l’Intérieur permettra à l’heureux usager de prouver son identité, soit en photographiant son passeport biométrique, soit via un système de reconnaissance faciale directe. Car Castaner veut que tout le monde puisse prouver son identité en ligne d’ici à 2020 – cela aurait-il aidé la police et la gendarmerie à repêcher Steve Maia Caniço plus vite ? Il n’en démord pas : pour lui, AliceM constitue l' »un des prémices d’une politique publique de l’identité numérique ». Et tant pis s’il n’est proposé à l’utilisateur aucune alternative à la reconnaissance faciale, comme le préconise la Cnil, et surtout comme l’impose le règlement général sur la protection des données (RGPD), en vigueur dans toute l’Union européenne.  
Tant pis également si la plupart des expériences menées dans d’autres pays se sont révélées catastrophiques, frôlant parfois la pantalonnade. Pour l’instant, seule la Chine semble satisfaite, ce qui n’est guère rassurant… La police de Londres a par exemple mené un test grandeur nature en installent des caméras équipées d’un système de reconnaissance facile dans plusieurs zones à forte densité de la ville. Résultat : une marge d’erreur de… 80 %. Sur les 42 personnes repérées par Big Brother comme figurant dans les bases de données de la police, seules 8 y étaient réellement. Même déconvenue des autorités aux États-Unis. Les villes de San Francisco, de Somerville et d’Oakland ont décidé de renoncer à ce type de surveillance électronique, pour cause, là aussi, d’erreurs à répétition. Le système s’était révélé particulièrement foireux dès lors que la personne était noire… Et ça ne s’est pas montré plus concluant pour les essais menés au niveau fédéral. L’an dernier, le système Rekognition, développé par Amazon, a été testé par le Congrès. Les portraits de 535 parlementaires ont été confrontés à une base de données constituée de 25 000 photos de criminels. Surprise : le système a trouvé une correspondance avec 5 % des honorables membres du Congrès. Là encore, ils étaient tous noirs.
Pour autant, aucune chance pour que ces ratages répétés douchent le bel optimisme de nos dirigeants, ou tempèrent un tant soit peu leur confiance aveugle dans le progrès 2.0. La France macronienne sera celle du Grand Bond numérique en avant, et le citoyen sera dématérialisé, de gré ou de force, avant la fin du quinquennat. 
Lire : Vidéo surveillance et reconnaissance faciale : faites la gueule, vous êtes filmés !  Charlie Hebdo (22/09)

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article a été publié dans Démocratie, Police. Ajoutez ce permalien à vos favoris.