Devrons-nous fuir les métropoles pour vivre la décroissance ?

La Décroissance – juillet/août 2019 – Christophe Cuilluy* -Extraits –
L’humanité est devenue majoritairement urbaine. Dans les sociétés industrielles, les paysans ont été laminés et la campagne vidée alors que les villes n’ont cessé d’enfler. Les métropoles concentrent les richesses, les investissements, les activités à haute valeur ajoutée. Ces villes mondialisées, bétonnées, polluer se font même passer pour des modèles d’écologie : « les grandes villes du monde suppléent souvent les États et l’Europe, incapables d’assumer leur rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique« , claironne ainsi la maire de Paris. Contre l’arrogance métropolitaine, la décroissance passe-t-elle, au contraire, par la désurbanisation ?
Nous sommes en plein « brouillage » idéologique, le discours très positif des libéraux et des progressistes vise à masquer la réalité : celle d’un modèle urbain néolibéral, productiviste, qui n’a évidemment rien de durable, mais qui est au contraire ultra-dommageable pour l’écologique, le social, le culturel.
C’est un grand classique de la manière dont l’élite vient nous parler de société « ouverte », alors qu’elle vit dans des citadelles de plus en plus séparées du reste de la société, elle se fait passer pour écolo alors qu’on sait très bien que ce sont les classes supérieures qui sont les plus mobiles, qui se déplacent le plus en avion et qui ont les modes vie les plus polluants. Les écologistes officiels peuvent bien dire « je pense qu’il faut végétaliser les grandes villes et développer les pistes cyclables » (c’est bien gentil, tout le monde est d’accord avec ça !), mais jamais ils ne remettront en question l’essentiel : à savoir le modèle productiviste et les logiques de marché dont bénéficie la classe dirigeante.
La métropolisation, c’est un modèle territorial qui correspond au modèle économique mondialisé, au laisser-faire qui aboutit à l’hyper-concentration des richesses et des emplois. Des libéraux de tous bords en viennent à considérer que les catégories populaires n’ont plus leur place, et leur proposent de les assigner à un statut de consommateurs de produits bas de gamme dans des hard discounts de petites villes, en les dotant, pourquoi pas, d’un revenu universel, pendant que la production de matière grise  continuerait à se faire dans les grandes villes. Les technocrates qui reconfigurent les territoires s’acharnent sur les « petites et moyennes » villes en réduisant les services publics, en fermant des classes, en instituant le désert médical… Les centre des villes ont été systématiquement périphérisés par des centres commerciaux gigantesques qui assurent la suprématie de l’automobile. Sauf qu’une majorité de gens ne vont pas s’en satisfaire. Ce modèle ne tient plus, il est explosif : on le voit bien avec toute la contestation politique qui est en train de monter partout, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France…
Le discours de modernité que nous vend le monde d’en haut : l’hyper-mobilité, le libre marché, la mondialisation, la société ouverte, c’est-a-dire un processus de destruction de notre environnement et de notre modèle social, est condamné dans les faits. Si on prend simplement l’aire urbaine francilienne, on constate que 7 Franciliens sur 10 veulent quitter la région. Les gens viennent là parce qu’il y a du travail, mais ne souhaitent pas y rester. Quant à ceux qui vantent la métropolisation , ce sont les mêmes qui achètent des résidences secondaires pour s’en échapper. Il y a un modèle alternatif à repenser dans les territoires, avec des activités sur place, des liens collectifs maintenus et développés une valorisation des ressources spécifiques aux territoires, de la démocratie locale… Non pas par idéologie, mais parce que cela devient la perspective la plus rationnelle. La logique de centralisation urbaine et d’hyper-mobilité est intenable. Il va falloir atterrir.
Entre-temps, les inégalités s’accentuent tandis que la viabilité de la vie sur la planète s’effondre. Et pourtant nous sommes confrontés à un phénomène inévitable. Et si, nous nous affairions à ouvrir des espaces de convivialité qui nous permettent de reprendre la maîtrise des activités humaines ordinaires (habiter, apprendre, manger, se déplacer, être avec…). on se calme, on revient au sens commun. On vise à démonétiser la vie plutôt qu’à augmenter le pouvoir d’achat. On partage sa vie avec les membres divers, de sa communauté. On mange sain et de proximité (on est bien loin de la prétention aussi arrogante que ratée de « nourrir la planète »). Avec toujours le plus grand souci d’équité. Face à l’espace techno-économique des métropoles peuvent fleurir des lieux conviviaux (jardins partagés, échanges de services et de biens, troc…). Et face à l’urbanisation des mœurs, une désurbanisation des cœurs !
Il convient de décroître enfin, afin de favoriser des lieux à l’échelle des habitants, en accord avec le monde vivant. Que toute mégalopole soit divisée en dix ou vingt biorégions urbaines. de quoi s’agit-il ? D’une entité territoriale qui résulte à la fois de la géographie, de l’histoire, de la culture, du climat, mais surtout des habitants qui décident d’un commun accord de créer une biorégion, aux délimitations souples. La coopération l’emporte sur la compétition, l’autogestion sur la hiérarchie verticale, l’écologie sur l’économie, etc. La France n’aurait plus treize régions administratives mais une centaine de biorégions, plus ou moins autonomes en énergie et en alimentation. Chacune posséderait des villes de tailles variées, des villages et des hameaux. L’habitat ancien étant systématiquement réhabilité, les matériaux biosourcés préférés au béton, la permaculture généralisée, la marche et le vélo encouragés, la poly-activité développée, etc.
Bref, on substituerait la qualité à la quantité, ni trop gros, ni trop petit, la juste taille…
* Christophe Cuilluy est géographe. Son dernier ouvrage s’intitule « No Society, la fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018 _ 242 p. 18 €)
Résumé :
There is no society » : la société, ça n’existe pas. C’est en octobre 1987 que Margaret Thatcher prononce ces mots. Depuis, son message a été entendu par l’ensemble des classes dominantes occidentales. Il a pour conséquence la grande sécession du monde d’en haut qui, en abandonnant le bien commun, plonge les pays occidentaux dans le chaos de la société relative. La rupture du lien, y compris conflictuel, entre le haut et le bas, nous fait basculer dans l’a-société. Désormais, no more society. La crise de la représentation politique, l’atomisation des mouvements sociaux, la citadellisation des bourgeoisies, le marronnage des classes populaires et la communautarisation sont autant de signes de l’épuisement d’un modèle qui ne fait plus société. La vague populiste qui traverse le monde occidental n’est que la partie visible d’un soft power des classes populaires qui contraindra le monde d’en haut à rejoindre le mouvement réel de la société ou bien à disparaître.
Biographie:
Christophe Guilluy, géographe, est notamment l’auteur de deux essais très remarqués : La France périphérique et Le Crépuscule de la France d’en haut (Champs-Flammarion).

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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