La nouvelle quête d’insouciance

Ouest-France – 16/08/2019 –Jean-Michel Dijan
Un homme avec un enfant sur ses épaules, tous deux tout sourire (photo d'illustration).Un homme avec un enfant sur ses épaules, tous deux tout sourire (photo d’illustration). | FOTOLIA
Si l’été exacerbe le penchant pour l’insouciance, le contexte général de notre époque semble aussi favoriser cette idée, affirme le journaliste et écrivain Jean-Michel Dijan.
Qui n’a pas, à un moment donné de sa vie d’adulte, été rattrapé par l’idée d’insouciance ? C’est-à-dire de cette prédisposition naturelle à « s’en f… », à considérer que la gestion des contrariétés est devenue la source principale de ses malheurs. Certes, l’été exacerbe ce penchant, mais le contexte général de notre époque semble aussi la favoriser. Impossible de prendre un train sans avoir à réserver ou à calculer, de prendre sa voiture sans se préoccuper de savoir si la portion de route est limitée à 80 ou 90 km/h, si la box wifi de votre appartement est compatible avec un changement d’opérateur, si votre progéniture a coché à temps toutes les cases qui lui permettront à la rentrée de s’inscrire à la fac ou au club de football…
Bureaucratie oblige, la liste est longue de ces petits soucis qui, mis bout à bout, sont capables de transformer votre quotidien en enfer. Et c’est sans compter sur les menaces géopolitiques et écologiques qui, mine de rien, planent sur nos têtes et transforment des conversations de bistrots en pugilat, l’injonction en privation de liberté.
Certains savent s’affranchir de cette contingence, d’autres pas. Pour ces derniers, le marché du bien-être vient à la rescousse. Et c’est ainsi que, pêle-mêle, les antidépresseurs, la méditation, le divan, les massages, les séries télé, les applications et autres substituts viennent s’emparer de votre libre arbitre pour décider ou non de ce qui est bon pour vous. On peut aussi procrastiner, un mot qui tombe à pic pour traduire ce nouveau comportement insouciant : remettre sans cesse au lendemain ce qui peut être résolu le jour même.
Simplicité, amitié, rusticité…
L’écrivain Sylvain Tesson, toujours prêt à enfourcher la modernité dans le sens du poil, disait récemment que « désormais pour vivre en harmonie avec soi-même il faut se battre contre le progrès ». Serions-nous à ce point ravagés par les excès de la technologie, de ses contraintes et de sa perversité pour devoir renouer par tous les moyens avec les vertus de l’insouciance ?
Deux bonnes raisons permettent de le penser. La première tient au fait que l’uniformisation du monde fait peur. Jadis considérée comme un progrès par la simplification qu’elle engendrait (payer en euros, trouver l’âme sœur par Internet…), voilà que les standards de nourriture, de vêtements, d’ordinateurs, de sécurité informatique enferment au lieu d’ouvrir ; que grâce ou à cause des écrans tout se vaut, tout s’échange et tout se vend. Les gens se sentent contraints, aspirés par le besoin commun.
La seconde raison résume à elle seule la tendance du moment : le retour au circuit court, au « genre vernaculaire » comme l’avait très bien défini en son temps le philosophe Ivan Illich, à savoir s’affranchir du prêt-à-penser centralisé ou abstrait pour vivre en harmonie avec un territoire. Facile à dire, pas facile à pratiquer sauf si, à un moment donné, on prend conscience que la somme des soucis causée par la dépendance extérieure, quelle qu’en soit sa nature, est supérieure au plaisir d’avoir à gérer de la simplicité, de l’amitié, de la spontanéité, voire de la rusticité.
Des valeurs qui, mises bout à bout, ressemblent à la vie. Mais à une vie dans laquelle le détachement à l’endroit du tracas est probablement moins anxiogène, plus épanouissant surtout.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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