Olivier Delacroix : « L’idée du mâle dominant ne devrait plus exister en 2019 »

Le Vif.be – 16/08/2019 – Gérald Papy –
Le présentateur aux dreadlocks attire près de deux millions de téléspectateurs à chaque diffusion de Dans les yeux d’Olivier sur France 2. Son émission rompt avec l’invisibilité récurrente des « gens d’en bas » dans l’espace public. Parmi eux, beaucoup de femmes qui témoignent des violences perpétrées par des hommes. Il en a tiré un livre où l’on découvre comment les relations compliquées entre sa mère et son père ont construit l’homme à l’écoute de la vérité qu’il est devenu.
© Laurent Julliand
Comment vous est venue l’idée de Parce qu’il y a les femmes (1). Pourquoi leur consacrer un livre ?
J’ai toujours considéré qu’elles étaient un paramètre essentiel de notre société. J’ai grandi avec des femmes et j’ai été touché par leur franchise et leur sensibilité… Elles me rassuraient et me rassurent encore aujourd’hui. Qu’elles enfantent leur confère un sens des responsabilités plus grand que les hommes. Mais mon bouquin est surtout centré sur les femmes que l’on met en danger.
La prise de conscience du drame que représentent les violences faites aux femmes dans la société vous paraît-elle insuffisante dans les milieux politiques, judiciaires, policiers qui sont dominés par des hommes ?
Nous vivons encore dans une société patriarcale. La multiplication des violences auxquelles on assiste traduit la persistance d’une certaine impunité. Je suis convaincu que la législation n’est pas adaptée à notre société. Au Canada, un mec qui frappe sa compagne peut dormir en prison le soir même. La mesure est assez radicale. Mais frapper une femme n’est-il pas radical ? Je suis révolté que les choses n’évoluent pas davantage et que les politiques soient surtout dans l’effet d’annonce. L’égalité entre les hommes et les femmes devrait être la règle. L’idée qu’en 2019, pour un même poste et une même qualification, une femme soit payée 15 à 20 pour cent de moins qu’un homme est hallucinante. France Télévisions a aujourd’hui à sa tête une présidente, Delphine Ernotte, qui n’est pas moins capable qu’un homme…
« Le doute me fait avancer parce qu’il conduit à me remettre en question. »
Vous écrivez à propos de Julie, qui a vécu l’enfer des violences conjugales, qu' »elle est revenue à elle, qu’elle a été rendue à sa famille ». Comment expliquez-vous cette emprise de nature quasi sectaire d’un homme sur sa conjointe ?
Je ne crois pas à l’envoûtement. Quand une femme aime, elle aime sans limites. Il est extrêmement difficile pour elle de prendre conscience que d’un seul coup, celui qui était censé la protéger est devenu son bourreau. Idéalement, il faudrait qu’elle puisse refuser la fameuse première claque. Mais, parfois, leur amour inconditionnel conduit les femmes à accepter beaucoup de choses. C’est aussi une question de modèle de société. D’autres fonctionnent mieux que le nôtre. C’est le cas au Canada. Et depuis quelques années, l’Espagne a beaucoup progressé, y compris au plan législatif, concernant la position de la femme dans la société. L’idée du mâle dominant ne devrait plus exister en 2019.
Malaga, le 8 mars dernier : depuis quelques années, l’Espagne a sensiblement progressé sur la question des droits des femmes. Olivier Delacroix y voit un modèle à suivre et une raison de ne pas désespérer. © Jesus Merida/getty images
Vous expliquez vous être « construit dans la guerre et le mensonge » parce que votre père vous avait mis dans la confidence d’une relation adultère et que cela a compliqué la relation avec votre mère. En quoi vos épreuves ont-elles orienté votre parcours ?
Mon père m’a mis dans une situation difficile parce qu’il m’a obligé à mentir à ma mère. Cela m’a abîmé au début et puis cela m’a construit en tant qu’homme. Je n’ai pas voulu reproduire le même schéma. Je me suis posé la question de mes aspirations. Allais-je avoir une vie comme celle de mon père qui avait fait du mal à tout le monde et qui devait se rendre compte du bilan extrêmement destructeur de son existence ? Même si j’avais beaucoup d’amour et d’admiration pour lui, il était certain qu’il n’avait pas posé les bons choix. J’ai donc construit une vie en contre-emploi de la sienne. Cela donne ce que je suis devenu. La vie est bizarrement faite. Depuis quelques mois, j’arrive à me dire que je suis heureux et que je vis mes premiers mois de paix intérieure. J’ai avancé en tant qu’homme, mari, ami, producteur. Il y a aussi un âge pour se poser les bonnes questions. Pour moi, il survient alors que j’ai 55 ans. Est-ce parce que dans un an, j’aurai l’âge de mon père quand il a mis fin à ses jours ? C’est aussi la raison pour laquelle j’en ai parlé dans mon livre. Le mensonge, la colère, les dégâts collatéraux entre mon frère et moi, tout cela nous a construits mais nous a aussi beaucoup fragilisés.
En quoi le doute vous fait-il avancer ?
Le doute me fait avancer parce qu’il conduit à me remettre en question. C’est ce qui se produit à chaque tournage. Je me demande chaque fois si nous avons la capacité de bien restituer ce qui se passe devant nos yeux et de bien transmettre le témoignage recueilli. Mais je ne demande pas à tout le monde de douter. Chacun a sa manière de voir les choses. Je pense cependant que quelqu’un qui a des certitudes a tendance à foncer droit devant sans se poser les bonnes questions.
Comment expliquez-vous que les gens que vous rencontrez acceptent de se livrer comme ils le font ?
Nous venons de terminer la neuvième saison de Dans les yeux d’Olivier. Le magazine s’est installé. Il ne fait que progresser en audience. Et sa communauté continue à grandir. Autant d’éléments qui traduisent un sentiment de confiance avec les téléspectateurs mais aussi avec les témoins. Ils savent que leur parole sera respectée, pas déformée.
Ils acceptent de « souffrir, mais pas pour rien », écrivez-vous. Est-ce ce qui motive leur témoignage ?
Ils ont la volonté de se réparer mais aussi, sachant qu’ils vont être regardés par 1,5 à 2 millions de téléspectateurs, de  » déposer quelque chose « . Avec ce souci de rétablir les faits tels qu’ils se sont passés pour eux mais aussi sous le regard des autres.
(1) Parce qu’il y a les femmes, par Olivier Delacroix, Michel Lafon, 270 p.
La détestation de l’autre qui s’est exprimée lors du mouvement des gilets jaunes vous donne encore plus l’envie de contribuer à ce que les gens apprennent à se respecter. Le reproche fait à une certaine élite de mépriser une partie de la population est-il fondé ?
Vous trouverez toujours des gens de pouvoir qui méprisent les citoyens. Les hommes politiques vivent dans un autre monde. Ce n’est pas un hasard si beaucoup ne sont pas capables de vous donner le prix de la baguette de pain. Ce mépris-là, on s’y est habitué et il continuera. Pourtant, j’ai peiné à comprendre la violence des gilets jaunes. J’ai beaucoup voyagé, à Cuba, en Indonésie, en Amérique du Sud… Croyez-vous qu’on peut s’y faire soigner par un médecin, acheter des médicaments et y assurer la scolarité de ses enfants gratuitement ? Que l’on peut y revendiquer des idées politiques ? Que l’on y mange toujours à sa faim ? La France est une société de gens gâtés. J’ignore si les Belges sont pareils. Mais je doute que ce soit entièrement le cas. Les Français en veulent toujours plus. Bien sûr, il est compliqué de boucler ses fins de mois quand on gagne 1 000 ou 1 100 euros. Je ne vais pas vous dire le contraire. Il n’est pas normal qu’un père et une mère qui travaillent ne s’en sortent pas. Mais je ne suis pas certain que ce soient ces Français-là qui aient tapé sur les policiers, qui aient saccagé l’Arc de Triomphe à Paris et qui aient décrété que toutes les institutions étaient corrompues. Le mouvement a été noyauté par l’extrême droite et par l’extrême gauche. Et il a totalement dérapé. Je n’ai pas aimé ce  » tous pourris « …
« En essayant de sauver le plus mauvais d’entre nous, c’est l’humanité que l’on sauve.« 
Diriez-vous précisément que votre travail contribue à donner de la visibilité à des invisibles ?
Oui. Mais les hommes et les femmes qui viennent me parler revendiquent une humanité et une capacité à développer des choses belles, positives, fortes qui les tirent vers le haut. La notion d’espoir est primordiale dans mes films. Ils disent que nous avons la capacité de nous en sortir et de vivre. C’est en cela que j’affirme qu’ils sont militants. Mais ce n’est qu’une petite goutte dans l’océan.
En préambule à votre livre, vous publiez un extrait de la lettre que le chanteur belge Julos Beaucarne a écrite en février 1975 après l’assassinat de sa femme par un homme devenu fou, où il appelle de toutes ses forces à s’aimer à tort et à travers. Que représente-t-elle pour vous ?
Elle représente tout ce que j’essaie de véhiculer. Nous sommes face à un homme qui livre un message d’amour après une épreuve extrême. Sa lettre est synonyme d’espoir. Elle nous rappelle que chaque homme a quelque chose de bon en lui, qu’il a la capacité de le développer et de le transmettre, et que c’est le plus mauvais d’entre nous qui doit attirer notre attention parce qu’en essayant de le sauver, c’est l’humanité qu’on peut essayer de sauver. Si vous apprenez à l’autre ce qu’il ne sait pas, il vous apprendra ce que vous ignorez. Dans une société où nous sommes de plus en plus recroquevillés sur nous-mêmes et où nous avons de plus en plus peur de l’autre, à l’image de cette lettre, j’incite les gens à ouvrir les yeux. En définitive, c’est la confrontation aux autres qui nous permet de nous construire.
Bio express : 1964 : Naissance le 30 mai à Evreux.
1987-1998 : Chanteur du groupe Black Maria, qui enregistre en Belgique trois de ses quatre albums.
2010 : Premier d’une série de huit documentaires, intitulés Nouveaux regards, diffusés par France 4.
2011 : Lancement sur France 2 de l’émission de rencontres et de témoignages Dans les yeux d’Olivier. Elle connaîtra sa neuvième saison à la rentrée.
2018-2019 : Débuts de l’émission radio Partageons nos expériences de vie sur Europe 1.

A propos werdna01

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