Le sort réservé à nos vieux est une vraie honte !

Alain Arcelin été le directeur de deux Ehpad dans le Var et à Cannes durant trois ans. il a récemment publié le livre Tu verras, maman, tu sera bien*, un témoignage édifiant qui dénonce ce qu’il appelle « la limite du business libéral : le soin des personnes âgées vulnérables et dépendantes » qui paient parfois 3 000 euros par mois.
« Il y a une apparence d’éthique« , a-t-il confié. « Il y a des valeurs affichées : des brochures avec la valeur de notre groupe, la bienveillance, etc. En fait, ces valeurs sont intéressantes quand elles sont incarnées. Il y a un vernis pour faire bien, pour attirer les actionnaires, les clients, les familles, mais au fond il n’y a pas d’incarnation dans les moyens. Moi, il me manquait deux aides-soignants. Ma direction régionale me disait : ‘vous avez une dotation en aides-soignants merdique’. Je lui ai dit : ‘alors aidez-moi ! Donnez moi deux aides-soignantes en plus ‘. En bien non. Je devais dégager 600 000 euros net de résultats avant impôt, basta. Si j’engage deux aides-soignantes, cela ne fait pas 600 mais 500. Je sors du ratio de 15 % de résultats net sur le chiffre d’affaires, donc cela ne passe pas. Tu te débrouilles avec le nombre d’aide-soignants que tu as ».
Outre des scènes poignantes et intolérables décrites par Arcelin, toutes dues à un manque de dotation et donc de personnel, il explique que les deux tiers des résidents en Ehpad sont isolés, « puisqu’un tiers n’a pas de visite, un tiers a quelques visites (anniversaire, Noël, etc.) et un tiers a des visites avec des familles formidables. Quand vous êtes à la fois âgé, dépendant, dément (70 % des résidents étaient atteints de démence neurocognitive) et isolé, vous ne pouvez rien faire, et le système est tout puisant. Ce que je dis, c’est que c’est le système qu’il faut dénoncer, et non ce groupe en particulier« .
Et cet auteur de continuer : « Ce qui m’a révolté, par exemple, pour moi qui aime bien manger, quand on vous donne 4,35 euros par jour pour nourrir un résident (petit déjeuner, déjeuner, dîner, collation, tout compris) vous imaginez la qualité des repas ! Ce qui est cynique, c’est que cela ne dérange personne? Ces chiffres sont connus de tout le monde en interne : du PDG au directeur, tout le monde est au courant. Les collaborateurs n’ont pas ces chiffres. Mais tout le monde sait qu’on nourrit les gens avec 4,35 euros par jour. Mais cela ne dérange personne« .
Grand âge : Agnès Buzyn aux Assises nationales des Ehpad le 12 mars 2019 promet « des mesures qui feront une différence dès l’année 2019 » / Crédit: Claire Béziau/Gerontonews
« Il y avait les assises de Ehpad, un grand raout qui rassemble les élites du médico-social, mais cela ne sert à rien. C’est deux jours d’échanges, de conférences, etc. Le seul intérêt, c’était la visite  de la ministre de la Santé, qui ne peut pas se couper des Ehpad privés commerciaux, qui représentent 125 % du marché.Mais la ministre y vient faire un peu de politique… Ce que j’aurais aimé, dans ces assises des Ehpad, c’est que le déjeuner servi à madame la Ministre soit concocté avec 1 euro. Il faut savoir qu’il y a 700 000 personnes âgées dépendantes en France en établissements. Une large majorité des 700 000 personnes mangera, pour le reste de leur vie, des repas à 1 euro. Je souhaiterais que par solidarité, les personnes qui dirigent ces Ehpad, mangent la même chose« . 
De plus, selon lui, « les familles sont prises en otage ». Lorsqu’elles doivent se résoudre à placer leurs proches en maison, c’est souvent qu’il y a urgence. Il faut alors trouver une place le plus vite possible, ce qui n’est pas toujours une mince affaire? Dans un département comme les Alpes-maritimes « on estime que seulement 40 % du besoin est satisfait« . Et « quand les familles trouvent une place, elles sont contentes« .
Une civilisation qui traite ainsi ces citoyens les plus âgés doit se remettre en question fissa.Mais pour l’instant, les hautes sphères n’ont pas fait grand chose pour créer le changement nécessaire !    Thibault McEvoy
* Essai (broché) / Paru le 7 mars 2019 / Editeur Xo / 520 p. / 19,90 €
Résumé : Pour la première fois, le directeur d’un EHPAD témoigne
Pendant près de trois ans, Jean Arcelin a dirigé un EHPAD dans le sud de la France, avant de renoncer, épuisé par un trop-plein d’émotions et révolté par la faiblesse des moyens mis à sa disposition. Il a côtoyé le pire mais aussi le beau : l’existence de vieilles personnes isolées, le plus souvent sans visites, qui s’accrochent à la vie, se réconfortent, reconstituent des parcelles de bonheur.
Des femmes et des hommes qui l’ont ému aux larmes, l’ont fait rire aussi, et dont il raconte avec tendresse le quotidien. En refermant ce livre, on pensera longtemps à cette vieille dame apeurée, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui vit une histoire d’amour magnifique avec un homme handicapé ; un homme qui lui dit pour la rassurer :  » Je serai ta tête, tu seras mes jambes ! « 
On s’insurgera surtout contre ces entreprises qui, par souci d’économie, laissent  » nos vieux  » trop souvent seuls, livrés à eux-mêmes faute de personnel, humiliés par le manque de soins et d’attention.  » Comme si la société tout entière, affirme Jean Arcelin, voulait les enterrer vivants… « 
Un récit tendre et glaçant.
En 2018, 1,4 million de Français étaient en situation de dépendance. Nous serons 5 millions en 2060.
En fin d’ouvrage, des conseils pour choisir un EHPAD et des solutions concrètes pour relever l’un des plus grands défis de nos sociétés vieillissantes.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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