Le monde comme abattoir

Charlie Hebdo – 04/09/2019 – Yannick Haenel –
En lisant les écrits de L214, l’association qui ne cesse de nous ouvrir les yeux sur l’exploitation des animaux et l’abomination de leur abattage, je me représente notre monde – ou plutôt ce non- monde qu’est devenue la planète globalisée – comme une immense officine sacrificielle.
La Face cachée de nos assiettes, cosignée par L214 et l’ONG Eyes on Animals, et surtout L214, Une voix pour les animaux, de l’excellent écrivain Jean-Baptiste Del Amo, décrivent une catastrophe d’une telle ampleur qu’elle doit être pensée en rapport avec le saccage planétaire de l’environnement.
De quoi les 69 milliards d’animaux tués chaque année dans les abattoirs du monde entier sont-ils le nom ? Je ne suis pas végan, je ne suis pas non plus végétarien, je mange rarement de la viande, voilà tout : mais la documentation réunie par L214 me donne à réfléchir : elle me fait penser que le rapport que notre société a développé avec les animaux relève d’un réflexe d’hécatombe. Que l’espèce humaine soit historiquement carnassière et prédatrice, c’est une chose; mais ce qui s’accomplit depuis le XIXème siècle sous les espèces d’un usinage relève d’une rentabilisation de la pulsion de mort (d’ailleurs, avant les abattoirs, existaient ce qu’on appelait les « tueries », dont la plus célèbre, jusqu’au XIIIème siècle, était établie sur le parvis de Notre-Dame de Paris).
Vouloir que le sang coule plus est un fantasme (même dans le monde Bambi, on crève salement); il s’agirait plutôt de comprendre ce qui est mis en jeu à travers la perpétuation de l’hécatombe. Dans les sociétés sacrées, elle s’accompagne d’un rite qui destine l’offrande aux dieux. Nos hécatombes industrielles sont laïques; un sacrifice sans rite s’appelle un crime. 
J’ignore si l’humanité pourrait exister sans devoir tuer, mais à la manière dont elle tue on reconnaît son esprit : ainsi la criminalité inhérente à l’espèce humaine (et son exacerbation à travers le capitalisme, qui n’est qu’une manière d’en tirer profit) offre-t-elle son visage le plus ignoble dans les lieux d’abattage de masse. Non seulement on y torture les animaux, mais, obéissant aux cours de la bourse, on en tue bien plus qu’il n’est nécessaire. 
A quoi obéit cette hécatombe ? Ne décèle-t-on pas sous les immolations, une hubris sans rapport avec les besoins de l’alimentation mondiale ? De nombreux travaux ont prouvé, antre autres, l’existence de relations sociales très fortes chez les vaches ou les moutons, d’une véritable intelligence chez les poules ou les porcs et d’une souffrance animale non seulement physique mais aussi psychique. Sauf que tout le monde, ou à peu près, s’en balance. Les humains pourraient se passer de manger de la viande; mais ils ne peuvent se passer de tuer des animaux. Ils pourraient tous devenir raisonnablement végétariens; mais très peu seraient capables de ne pas être des assassins.
La révolution appelée par L214 est souhaitable. Mais elle implique une métamorphose anthropologique si radicale que les humains seraient forcés de devenir innocents. Franchement, imagine-t-on le lourdaud humain en ange ?
C’est l’histoire improbable d’un groupe de citoyens engagés, partis à l’assaut d’une inquiétante forteresse, l’industrie de la viande, avec son cortège de souffrances insensées imposées chaque année à des millions d’animaux. Leurs armes : des caméras, pour dévoiler ce qui se passe vraiment dans les élevages, les abattoirs et les transports. Leur objectif : changer le sort des animaux en montrant la réalité des pratiques. Les souffrances infligées aux animaux ne se résument pas à celles endurées lors de leur mise à mort. Elles sont le produit d’un système absurde, qui traite des êtres sensibles et conscients comme une matière première. Du gavage des canards au quotidien sordide des abattoirs – poussins hachés menu, cochons mutilés, vaches maltraitées… –, en passant par le travail de sape des lobbies, nos infiltrés dévoilent l’influence des multinationales et l’inertie des pouvoirs publics, et nous alertent sur cette  » malbouffe  » qui se retrouve… dans nos assiettes.     Editions Robert Laffont Broché 20 €
Depuis 2015, la diffusion de vidéos choc, insoutenables de cruauté sur le martyr des animaux dans les abattoirs français a placé le combat de L214 en faveur des droits des animaux au cœur de l’actualité. Grace à la détermination de ses fondateurs et à l’activisme de ses militants, L214 nous permet de croire que la défense des animaux n’est plus une utopie mais une réalité, un combat, un débat qui anime toute la société. Aujourd’hui, L214 intrigue ses sympathisants comme ses détracteurs. De multiples articles et reportages interrogent son fonctionnement, cherchent à comprendre comment un simple groupe de militants est parvenu à faire voler en éclat la loi du silence qui pesait jusqu’alors et depuis plusieurs décennies sur la question de la souffrance animale dans les élevages et les abattoirs. Comment les membres de l’association ont-ils encouragé les médias et les plus hautes instances politiques à s’engager dans le débat ? Comment ont-ils conduit une société entière à questionner ses habitudes de consommation et son rapport avec les animaux ? Parce que L214 est avant tout une aventure humaine mais aussi l’histoire collective d’un projet associatif en perpétuel mouvement, ce livre dresse un portrait honnête et sensible de l’association L214.          Editions Arthaud Broché 19,90 €

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