Retraites : la vérité est ailleurs

Charlie Hebdo – 11/09/2019 – Jacques Littauer –
La cause semble entendue : on vit de plus en plus vieux. Et on fait de moins en moins de gosses. Il faut donc travailler plus longtemps si on veut « sauver le système des retraites ». 
L’astuce utilisée jusqu’ici ? Augmenter le nombre d’années de cotisation nécessaires pour avoir le droit à la pension maximale. On est passé ainsi de 37,5 ans à 42 ans, en quelques années. En omettant au passage ce léger détail : mis à part les fonctionnaires et les hommes politiques (coucou, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille à 79 ans), la plupart des gens ne sont pas propriétaires de leur emploi. Ils ne décident pas du nombre d’années qu’ils passent au bureau, à l’usine ou dans la boutique. 
Donc, quand on « demande » aux salariés de bosser plus longtemps, on diminue les retraites versées. Car on sait très bien qu’un nombre important de gens seront cassés, virés, malades, etc. avant d’avoir bossé assez longtemps. Mais la choses est perversement sublime : en apparence, personne n’a décidé de raboter leur budget croisière. S’ils sont pauvres à la retraite, c’est en raison de leurs « choix de carrière ».
Et le système par points est encore pire. Au lieu d’accumuler de véritables droits à la retraite, comme maintenant, on n’aura que des points. Or la valeur de ceux-ci, personne ne la connaît. Pas même Edouard et Manu. Elle sera fixée au moment où vous quitterez lez monde enchanté de l’exploitation capitaliste, en fonction de la démographie et de la conjoncture économique. Si vous appartenez à une génération avec beaucoup de vieux et peu d’enfant, et que la Bourse s’effondre, votre retraite baisse. Il ne s’agit pas de fiction : c’est déjà arrivé par deux fois aux Suédois. Et d’ailleurs, c’est tellement vrai que le célèbre employeur familial François Fillon a craché le morceau devant un aréopage de patrons, déclarant, en mars 2016 : « Le système […] par points, cela permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue : cela permet de baisser chaque année la valeur des points et donc de diminuer les pensions«  (1).
 Et par pitié, que l’on cesse de fantasmer sur les revenus de nos aînés. En moyenne, les pépés touchent 1 700 euros par mois. Pas la misère, certes, mais pas le Pérou non plus. Enfin, savez-vous que, à 60 ans, moins d’un habitant de France sur deux bosse encore (2)? Moins d’un sur deux ! Car il y a du chômage dans notre pays, le saviez-vous ?
La solution au prétendu « problème des retraites » est donc simple : supprimer le chômage. Comment ? En embauchant des puéricultrices, des flics, des médecins, des profs, etc. Et, pour payer tout ça, il faut supprimer les absurdes baisses d’impôts sur les hauts revenus et les entreprises. Faites le calcul, ça rentre. Large. Mais c’est vrai qu’il est tellement plus facile de rester dans notre bonne vieille culture protestante qui nous hurle « Travaille ! Travaille ! Travaille ! » depuis le CP. Quitte à ce que notre incroyable productivité, l’une des plus élevée au monde, laisse sur le bord de la route des millions d’entre nous.
En France, 27 millions de personnes seulement travaillent (3). Celles-ci font donc vivre, en plus d’elles-mêmes, les 40 millions d’autres qui ne foutent rien (enfants, malades, chômeurs, parents au foyer, retraités…), et ce dans l’un des pays où le niveau de vie est le plus élevé. Et au lieu de célébrer cet exploit, on nous demande de rester plus longtemps au taf. Alors qu’il faudrait se poser cette très bonne question : travailler, pourquoi pas, mais pour faire quoi ? 
(1) François Fillon, : le système par points…

(2) De Michaël Zemmour, enseignant-chercheur à l’Université Paris 1 (Centre d’Economie de la Sorbonne) et chercheur associé à Sciences Po (LIEPP). « Non, on ne travaille pas en moyenne jusqu’à 63 ans« , Alternatives Economiques 12 mars 2019.
(3) Voir sur le site de l’Insee, les  » Tableaux de l’économie française. Éditions 2019″ (parus le 26 mars 2019). Rubrique : « Population active ».

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