Modernité : sommes-nous des vieux cons ?

Charlie Hebdo – 18/09/2019 – l’édito de Riss –
Êtes-vous pour la PMA post mortem ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con. Êtes-vous d’accord pour laisser vos enfants jouer sur leurs écrans jusqu’à 3 heures du matin ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con. Êtes-vous pour supprimer tous les régimes spéciaux de retraite ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con. Êtes-vous pour autoriser le burkini sur les plages et dans les piscines ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con. Êtes-vous pour que James Bond soit incarné par une femme ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con. Êtes-vous pour remplacer votre médecin traitant par des consultations sur Internet ? Si oui, vous êtes moderne ; sinon, vous êtes un vieux con.
Ces questions qui n’ont apparemment aucun rapport entre elles possèdent pourtant un point commun, celui d’interroger notre vision de la modernité, ou du moins ce qu’on nous présente comme telle. On pourrait prolonger cette liste, car tous les jours on nous somme de donner notre avis sur des questions de société qui, au final, se résument à une seule : êtes-vous moderne ou êtes vous ringard ? Nos réponses à ces questions sont en réalité biaisées par notre désir secret de ne pas passer pour un rétrograde. pour éviter de se faire traiter de vieux réac, on est incité à exprimer l’opinion la plus moderne, la plus progressiste, alors qu’en réalité on aimerait balayer d’un revers de manche tout ce bric-à-brac à la mode. 
Car on confond souvent la mode avec la modernité. La mode, c’est la superficialité de son temps, ce sont les tendances qui séduisent aujourd’hui et qui seront jetées à la poubelle demain. En politique, il est difficile de résister à ces modes passagères, qui flattent ceux qui les suivent mais qui démontrent une absence totale de vision de ce que sera la société de demain. La mode donne l’illusion de l’audace afin de briller dans l’instant qui suit, alors que la modernité se construit sur des valeurs et des principes qui résisteront à l’usure du temps. La véritable modernité survivra aux tendances, mais devra convaincre les générations nouvelles de son utilité, sans qu’elles aient participé à son élaboration. 
Or, chaque génération a pour ambition de maîtriser son destin, et la perspective de recevoir l’œuvre des anciens avec pour mission de la préserver lui donne le sentiment d’être dévalorisée et de courber l’échine devant les bustes en marbre de ses aînés. Comme Polyeucte avec les idoles des vieilles religions, la tentation est grande de les briser. Mais le plaisir de faire table rase du passé ne dure qu’un temps, et la modernité célébrée hier, jetée à terre aujourd’hui, ne saurait être remplacée par les modes de demain. 
Dans le JDD, Woody Allen nous explique ce qu’est devenu le cinéma, selon lui : « Si je conseille à mes filles de regarder La Strada (1954) de Federico Fellini, elles vont le faire sur leur tablette ou leur téléphone. Bientôt, on ne sortira plus de chez soi, on dînera entre amis puis on s’installera sur le canapé pour voir le nouveau Quentin Tarantino. Dehors, il neige, on fait la queue, ça revient cher si on se déplace en famille, et on se bagarre pour avoir de bonnes places. Dans quelques années, tout cela sera bel et bien fini. »
Ce sera bel et bien fini, les films ne se regarderont plus dans des salles de cinéma mais sur des tablettes, et La Strada sera remplacée par le énième film de super-héros de toutes les identités, blancs, noirs, jaunes, hétéros, LGBT, tous plus idiots les uns que les autres. On deviendra parents en commandant des gosses par Internet au Bangladesh, on soignera le cancer de la prostate avec des tutoriels super sympas, et les kiosques à journaux seront transformés en magasins de graines bio. Les gosses obtiendront tous leur bac à 15 ans pour leur éviter une crise de nerfs et une psychanalyse de trente ans. On aura le droit de prendre l’avion pour aller en vacances à Bali a condition de planter trois géraniums sur son balcon pour compenser le bilan carbone. Tous les dirigeants du monde seront des femmes divorcées avec des tatouages sur les mollets ou ailleurs, et seuls les homosexuels seront autorisés à soutenir leur équipe dans les tribunes des stades de foot avec des banderoles hyper-respectueuses de l’autre. On prendra sa retraite à 82 ans avec 500g de microparticules de plastique dans le corps et un demi-litre de pesticides dans les testicules. La modernité nous tend les bras. Nous n’avons plus aucune excuse de vouloir rester cons.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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