Services publics : Tout fout le camp !

Siné Mensuel – octobre 2019 –
Sous prétexte de progrès, sous prétexte de déficit abyssal, il faudrait réformer la France du sous-sol au grenier… Et ainsi, de prétexte en prétexte, le gouvernement prépare les usagers des services publics à devenir des clients. Résultat : désarroi des fonctionnaires, énervement des usagers et grande désorganisation des services.
Chronopost s’envoie des sans-papiers
Les colis arrivent par centaines sur le tapis roulant qui traverse le hangar en tôle ,de Chronopost (filiale à 100 % de la Poste, qui appartient à l’État.) De part et d’autre, les postiers trient les paquets en fonction de leur destination. D’autres chargent au pas de course les poids lourds qui les achemineront. Dehors, il fait encore nuit. « On travaille de 3h30 ou 4 heures à7h30 environ, mais il faut arriver une heure avant pour rentrer avec ceux qui ont des badges. Parce que quand tu n’as pas de papiers, ils ne te donnent pas de badge« , explique Amadou Fofana, 26 ans. « Tout le monde sait ici que nous sommes sans-papiers. A part nous, qui voudrait travailler comme ça ? Se réveiller à 1 heure du matin pour travailler seulement trois ou quatre heures et gagner 600 € par mois ? » complète Sissoko Sékou, 29 ans. 
Combien sont-ils ? difficile à dire. Tous ont été recrutés par une société d’intérim à laquelle ils ont présenté les documents d’identité et le numéro de sécu d’un ami ou d’un cousin, un « alias ». Ils sont maliens, sénégalais, centrafricains, employés à temps partiel forcé. Les heures supplémentaires ne sont pas payées. A la moindre plainte, ceux qui tentent de faire valoir leurs droits se voient notifier la fin de leur mission. Ceux que les promesses d’une embauche, sésame ouvrant la voie à l’obtention d’un titre de séjour, ont réduit à un silence docile, ne s’en sortent guère mieux : les missions ne durent jamais plus de quelques mois. « Les chefs font tout le temps des promesses pour nous motiver à travailler, mais il n’y a jamais d’embauches. C’est pour cela que nous avons commencé l’occupation. Pour dénoncer cette exploitation et revendiquer nos droits« , résume Amadou  Fofana, l’un des porte-parole des grévistes. Etudiant en droit, il a quitté le Mali avant d’avoir pu finir ses études : « Deux heures de marche le matin et le soir pour aller à l’université, ce n’était pas de bonnes conditions pour étudier« , soupire-t-il.  
Depuis le 11 juin, une trentaine de postiers sans papiers regroupés au sein du Comité des travailleurs sans papiers de Vitry avec le soutien matériel et politique de plusieurs syndicats et élus locaux, tiennent le piquet de grève devant les hangars de Chronopost à Alfortville, entre le cimetière de la ville et les entrepôts de la plateforme du bâtiment. Plusieurs dizaines de tentes Quechua vertes s’alignent entre la grille d’enceinte te la piste cyclable qui longe le chemin de Villeneuve-Saint-Georges.
Sous un barnum, un petit groupe joue à la belote pour tuer le temps. Un autre fait ses prières tandis qu’une enceinte crache çà plein volume la vois rauque de Koffi Olomidé. « Je mets Johnny Halliday aussi.  Un grand chanteur Johnny », s‘amuse Bakary Sissoko, la quarantaine, DJ référent du camp. Il porte un coupe-vent bleu siglé Chronopost, « cadeau du chef qui était content de mon travail« . Bakary est « sorti » de Centrafrique en 2013, fuyant la guerre civile avec son frère. Leurs routes se séparent dans un camp de réfugiés du Cameroun. Bakary poursuit la sienne vers le Tchad, puis la Libye à travers le désert, et l’Italie, défiant la Méditerranée. « J’ai travaillé presque deux ans à Chronopost tous les jours sauf le dimanche. Zéro vacances sinon ils menaçaient de me remplacer« . raconte Bakary qui détient là un record. « Mon chef sait que je travaille avec un alias, je lui ai expliqué la situation et j’ai demandé ma régularisation, car après dix-huit mois de travail, on doit m’embaucher. Il m’a dit « non, on continue comme ça« . Peu de temps  après, je suis tombé malade, et l’agence d’intérim a mis fin à ma mission. »
Sous-traitance en cascade
Le 9 juillet, les grévistes soutenus par plusieurs syndicats et élus manifestent devant le siège national de Chronopost dans le 14ème arrondissement de Paris. Ils enjoignent la direction de leur fournir deux précieux documents afin d’obtenir une régularisation par le travail : une promesse d’embauche via le formulaire Cerfa 15186*01 e(t une « concordance », attestation par lequel l’entreprise reconnaît que son salarié a travaillé avec un alias. Par la voix de sa DRH, Chronopost rejette toute responsabilité : ils ne sont pas les employeurs. De fait, tous sont employés par l’agence Mission intérim pour travailler dans les hangars de Chronopost, via l’entreprise de manutention Derichebourg à qui la filiale de la poste délègue en partie le tri des colis. Un système de sous-traitance en cascade permettant à chaque échelon de se défausser. 
Facteur retraité, membre de Sud PTT et Solidaire 94, Philippe Cornélis constate : « Cela a pour ainsi dire toujours existé dans la restauration ou le bâtiment, mais l’embauche travailleurs sans-papiers dans le secteur de la logistique est relativement récente. L’activité a explosé avec le développement du commerce enligne et le secteur est soumis à une forte concurrence. Chronopost doit rivaliser avec DHI, TNT, Fedex, Amazon et j’en passe, alors pour rester compétitive, l’entreprise a choisi d’exploiter les travailleurs les plus vulnérables. » La société se porte comme un charme : en 2018, Chronopost a vu son chiffre d’affaires augmenter de 18 %. « Nous sommes les nouveaux esclaves » plaque Sambou Fissourou, malien de 27 ans. « La France continue de coloniser nos esprits : au pays on apprend le français, on risque notre pour venir ici, au paradis, parait-il. Tout çà pour être traités comme des chiens. Mais sans nous, Chronopost ne peut pas fonctionner« .
Si l’ennui se fait sentir, la détermination est intacte. En attendant que la direction générale du travail se saisisse du dossier, les postiers sans papiers joueront à la belote en écoutant Johnny aussi longtemps qu’il faudra.
Lire aussi : Alfortville : reçus en préfecture, les sans-papiers de Chronopost continuent le combat (Le Parisien – 7 octobre 2019) – Une délégation de ces intérimaires en grève depuis juin devant le site a été reçue le 27 septembre. Le préfet aurait évoqué la voie de certaines régularisations, sous conditions…

A propos werdna01

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