Pauvreté : l’État préfère les banques

Charlie Hebdo – 16/10/2019 – Jacques Littauer –
Je vous le dis tout net, je fatigue. Vraiment. Avec mes camarades économistes « hétérodoxes », nous expliquons, depuis maintenant ce qu’il faut bien appeler des décennies, que les politiques de baisse du coût du travail ne fonctionnent pas. Certes, je l’avoue, nous avons des a priori théoriques qui nous rendent sceptiques à l’égard des mesures. Ces a priori, ce sont les théories de Keynes, qui se résument en une phrase toute bête : les entreprises embauchent quand elles ont besoin d’embaucher.
Corrélat : même si vous proposez de travailler gratuitement, on ne vous embauchera pas si on n’a pas besoin de vous. Des millions de gens en font quotidiennement l’expérience dans notre pays. Je me permet de répéter : des-millions-de-gens-en-font-quotidiçennement-l’expérience-dans-notre-pays. Et il se trouve qu’il existe des centaines – des milliers ? – d’études économiques sérieuses, solides, de par le monde qui justifient notre scepticisme. Partout, oui, oui, partout la baisse du coût du travail a échoué, notamment en Allemagne, contrairement à une idée reçue (un bon ami à moi Gilles Raveaud, explique très bien cela dans son livre Économie, on n’a pas tout essayé (1), paru au Seuil).
Autrement dit, si les mots avaient encore un sens, et si l’économie, comme sport olympique, était un tant soit peu scientifique, la chose suivante s’imposerait à nous : nous autres, économistes hétérodoxes, sur ce point, nous avons raison. Pas parce que nous sommes de génies, euh, non. Mais plus modestement parce que ce que nous disons est évident. C’est la position contraire – celle consistant à dire que « les baisses de charges créent des emplois » – qui est folle, jamais démontrée. Mais elle se nourrit d’une autre idée reçue, à savoir que des trop hauts hauts salaires dissuadent les patrons d’embaucher, qui est dans toutes les têtes, y compris dans celles de nombreuses personnes « de gauche », ou « écolos ». 
Partout la baisse du coût du travail a échoué
Dernière rigolade en date pour illustrer cela : les banques et les assurances. Elles se sont fait ruisseler de l’argent public (votre argent, mon argent, notre argent) dans la tronche comme ce n’est pas permis. En ont-elles fait bon usage ? Euh… est-il vraiment nécessaire de répondre à cette question ? Elles n’ont pas embauché mais plutôt licencié. Et elles ont grandement soulagé leurs actionnaires de leurs problèmes de fin de mois (pour trois ou quatre générations).
Combien nous a coûté cette petite sauterie ? Quatorze milliards d’euros ! Je vous laisse consulter le site des amis d’Alternatives économiques pour les détails : « Banques : les milliards perdus du pacte de responsabilité » (7 octobre 2019). Vous ne savez sans doute pas vraiment ce que représentent 14 milliards d’euros. Je vous rassure, moi non plus. Mais disons par exemple, que c’est beaucoup plus que le budget annule du ministère de la Justice. Ce simple fait devrait justifier un arrêt du pays, une grève générale, des piques et des fourches, bref, un vrai truc. 
Des personnes bien intentionnées, mais beaucoup trop modérées à mon goût, suggèrent des mesures précises pour lutter contre la pauvreté. Il s’agit de Noam Leandri et de Louis Maurin, respectivement président et directeur de l’Observatoire des inégalités, qui proposent de de créer un revenu minimum de 860 euros par mois pour une personne seule, et de 1810 euros pour un couple avec deux enfants (voir l’article du 12 septembre sur leur site).
Ces sommes sont une honte, on est bien d’accord. Personne ne peut vivre dignement avec 860 euros par mois. mais ce serait déjà un progrès, oui, oui. Coût de cette mesure bolchévique ? Sept milliards d’euros pas an.
Je vous laisse revenir quelques lignes plus haut pour vérifier combien cela représente par rapport aux aides publiques versées – par nous – aux seules banques et assurances, qui corrompent nos élus pour désosser la sécu, et ainsi nous forcer à cotiser des assurances santé et retraites privées; qui privent les personnes pas assez blanches ou pas assez riches des prêts qui leurs permettraient de créer leur entreprise et d’acheter un logement; qui vident la démocratie de son sens  en plaçant les dirigeants nationaux sous la coupe de gigantesques marchés financiers que plus personne ne contrôle; et qui versent des salaires délirants à leurs dirigeants.
En guise de conclusion, remarquez la place que cette information a eue dans les débats médiatiques, ou familiaux, depuis sa parution, qui date de plus d’une semaine.
Lire : Prévue par la loi de financement de la Sécurité Sociale (LFSS) 2019, des charges patronales sont supprimées au niveau du SMIC en octobre 2019. A partir du 1er octobre 2019, une deuxième vague de réduction de cotisations patronales touchera cette fois la contribution au titre de l’assurance chômage. (Cogedis – janvier 2019)
(1) Résumé  : Il n’y a pas d’alternative aux politiques libérales ? Réveillez-vous, le monde a changé ! Si vous plongez dans les travaux de recherche des économistes, dans les gros rapports des institutions internationales, voici ce qui ressort : il y a trop d’inégalités, trop de finance, les salaires ne progressent pas assez, il faut plus d’investissements publics, lutter contre les paradis fiscaux et promouvoir la lutte contre le changement climatique !
Le libéralisme économique a perdu la bataille intellectuelle. Il peut perdre la bataille politique. Une mondialisation régulée, c’est possible, une finance au service de l’économie aussi. L’Europe n’empêche pas les politiques nationales : la France peut développer sa propre politique industrielle, faire reculer le chômage, réduire les inégalités, sortir du  » tout croissance « . Et pas besoin d’en passer par le rejet de l’autre, comme Trump, ou par le rejet de l’Europe, comme avec le Brexit. On peut, aujourd’hui, suivre une voie progressiste et écologique sans sortir de la mondialisation ou de l’Europe.
Un corpus impressionnant de travaux donne désormais les armes intellectuelles pour définir en France, en Europe, une autre politique économique. Il fallait en faire la synthèse, organisée, pédagogique, accessible. C’est fait.
sortie le 13/09/2018 – 320 p. – broché 20 € –
Selon l’Insee, le seuil de pauvreté monétaire en France s’élevait à 1026 euros par mois en 2016. Ce chiffre correspond à 60% du niveau de vie médian de la population. Le niveau de vie médian – qui sépare la population française en deux parts égales – était de 1710 euros par mois en 2016. (Le Figaro / économie – 13/10/2019-)
• 8,8 millions de pauvres
La France comptait 8,8 millions de pauvres en 2016, selon l’Insee. En d’autres termes, 8,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire – qui s’élève donc à 1026 euros par mois – en 2016.
• Un taux de pauvreté à 14%
En 2016, le taux de pauvreté était de 14%, en baisse de 0,2 point par rapport à 2015. Cette légère baisse s’explique par la mise en place de la prime d’activité, estiment les experts de l’Insee. Au plus bas, en 2004, le taux de pauvreté français atteignait 12,8 %, contre 17,9 % en 1970. Malgré cette relative stabilité du taux de pauvreté, le nombre de pauvres a tout de même augmenté d’un million entre 2005 et 2015.

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