Antonio Costa, portugais souriant et luron

Le Canard enchaîné – 16/10/2019 – Anne-Sophie Mercier –
Rieur et malin, le Premier ministre portugais a réussi à être brillamment reconduit, à l’inverse de ses homologues européens.
Comme les images sont étranges. Le 6 octobre, un homme sur une estrade, ovationné par des militants qui, les yeux brillants, crient : « Victoire ! » A l’arrière-plan, des affiches « PS ». Tiens, des socialistes qui gagnent. L’homme, souriant, tranquille, porte une chemise en jean. Sons discours est simple, rapide, sans éléments de langage, sans envolées lyriques, sans promesses de lendemains qui chantent. Quelque chose de bonhomme, un politicien roublard et rieur qui aurait de la tenue, un Hollande qui sortirait de la lose et n’aurait pas fait l’ENA.
Non seulement le PS d’Antonio Costa a remporté une vingtaine de sièges supplémentaires, mais il frôle la majorité absolue. Pas mal, pour un parti qui gouverne depuis 2015… en ayant perdu les élections ! En effet, cette année là, les conservateurs gagnent de justesse les législatives, mais le socialiste Costa remporte la mise car il est le seul à former une coalition. Avec la gauche radicale et le PC, il monte ce que les commentateurs portugais ont ironiquement appelé la « géringonça« , l’alliance de bric et de broc, la débrouille.  Tout le monde se marre, personne n’y croit vraiment. Incroyable, cette alliance, tant les communistes et le bloc de gauche (radicale) se haïssent. 
Pourquoi lui ? « Costa est évidemment un socialiste, mais pour la gauche radicale, il fait tout de même partie de la famille, en raison de l’héritage de son père l’intellectuel et militant antifasciste Orlando da Costa. Plusieurs fois emprisonné par la police salazariste, c’est toujours un symbole incontesté pour l’ensemble de la gauche.« , rappelle Yves Léonard, enseignant à Sciences-Po et auteur d’une très complète « Histoire du Portugal contemporain ». 
L’agenda des postes
La petite cuisine politique, ça le connait, Antonio. Il fut, dans les années 90, ministre des Affaires parlementaires dans le gouvernement d’Antonio Guterres, minoritaire en sièges. Composer, bricoler, des majorités de circonstance, voilà un boulot qu’il connaît. Lui-même a un talent évident pour ne pas rester au bord de la route, puisqu’il fut ministre de tous les gouvernements socialistes portugais entre 1997 et 2207. Quand il cesse d’être ministre, il devient maire de Lisbonne. 
Le journaliste Carlos Andrade, qui l’a bien connu dans ses jeunes années, a évoqué le jeune Costa, militant socialiste à 14 ans dans une interview aux « Echos ». « L’étonnant, c’est qu’à cet âge, il ait choisi d’emblée u n parti réformiste, dans ce Portugal des années 70 transformé en un laboratoire à ciel ouvert des utopies collectivistes post-soixante-huitardes. » Ce rond, ce bricoleur-né, amateur de foot et de puzzles géants, a déjà horreur des invectives et du sectarisme.
Quand il accède au pouvoir, il bénéficie, en plus de cette solide expérience du terrain, du ras-le-bol des portugais, auxquels la « troïka » (1) a imposé une cure d’austérité assez virile de 2010 à 2014. Le serrage de vis, c’est fini, assure Costa. Miracle, il devient Premier ministre, et Bruxelles fait le gros dos. « Costa, à la différence du grec Tsipras, a tout de suite rassuré Bruxelles. Il a donné des assurances sur des questions centrales, comme l’engagement au sein de l’Otan, l’euro, l’ancrage européen? Et puis, à Bruxelles, on avait évidemment envie de tourner la page de la Grèce et de ne plus être le bouc émissaire de tous les peuples d’Europe. Costa a fait ce qu’il a voulu, on ne lui a jamais mis de bâtons dans les roues », rigole un haut fonctionnaire de la Commission.
Empathie pour rester
Il augmente le smic et les retraites; la croissance suit et le chômage baisse. Costa a été vice-président du Parlement européen, autant dire qu’il connaît Bruxelles comme sa poche. « Plus empathique, tu ne trouves pas, il est copain avec tout le monde« , raconte un eurodéputé qui l’a bien observé. Il a même réussi à faire nommer son ministre des Finances, le très habile Mario Centeno, à la présidence de l’Eurogroupe, une instance dont le dogmatisme libéral tend vers plus l’infini.
Reçu à l’Élysée en mai, il a pris la pose dans la cour avec le maître des lieux. Un rien condescendant, Macron s’est livré à une grand envolée sur la politique européenne. Costa a répondu brièvement et sans flonflons. Depuis, il a fait gagner son parti (36,65 % des voix) et a imposé sa candidate Elisa Ferreira, à la Commission européenne. Elle a même décroché l’un des plus gros postes, celui de la politique régionale (392 milliards d’euros). Selon plusieurs députés présents, son audition s’est déroulée « les doigts dans le nez« .
Pas donné à tout le monde apparemment.
(1) Au niveau européen, la « troïka » désigne l’alliance de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du Fonds monétaire

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