Ces impensables néonicotinoïdes

Charlie Hebdo – 16/10/2019 – Fabrice Nicolino –
Le journaliste d’investigation du Monde, Stéphane Foucart a récemment sorti un livre où il revient sur le rôle de l’agrochimie dans la disparition des insectes.
Fuyez, critique de livre. Pour comprendre un chouia, se replacer en 1992. Fin juillet, dans le Cher, l’apicultrice Christiane Massicot fait le tour de ses ruches. Pas un gramme de miel. Or on vient d’épandre sur les tournesols voisins un nouvel insecticide, le Gaucho de Bayer. Elle s’inquiète, les autorités rassurent. En 1994, l’apiculteur de l’Indre Maurice Mary constate un effondrement de ses colonies d’abeilles et se convainc que le tueur est le Gaucho. Comme il le clame, il est traîné devant les tribunaux par Bayer. L’affaire des néonicotinoïdes commence, et durera vingt-cinq ans, jusqu’à leur interdiction en septembre 2018.
Le livre extraordinaire de Stéphane Foucart Et le monde devint silencieux (Seuil) détricote une histoire presque incroyable, même pour moi. Certes, pour réellement apprécier, il faut disposer de quelques connaissances de base, mais à cette condition, c’est de la magnifique ouvrage. Je ne savais pas l’ampleur du drame, car je n’avais que peu lu sur les ravages en Amérique ou dans le reste du monde. Foucart : « Nous avons transformé des millions d’hectares en bombes à retardement biologiques. » Une toute récente analyse des sols en Suisse montre que 100 % des terres de l’agriculture industrielle, mais aussi 93 % de celles cultivées en bio contiennent un ou plusieurs néonics. Or tout meurt à leur contact. Tous les insectes – pas seulement les abeilles – et plus tard beaucoup d’oiseaux.
Foucart est allé au bout de ce fol embrouillamini, et démontre point par point l’extrême vilenie de l’agrochimie. Ces gens appliquent des méthodes mises au point par l’industrie du tabac au cours d’une réunion qui s’est tenue à New York le 14 décembre 1953. On peut les résumer par les mots « désinformation », « diversion », « storytelling ». Ou en employant l’expression consacrée « stratégie du doute ». Qui consiste à noyer le poisson par de subtiles manœuvres.
Le lobby des pesticides règne en maître
Prenons un exemple, qui n’est pas le plus spectaculaire chez Foucart, mais qui concerne la France. En 2009, cela fait quinze ans que les néonics de Bayer – mais aussi de ­Syngenta et de BASF – tuent massivement. L’entreprise de retardement, aidée par des services centraux du ministère de l’Agriculture, aura empêché toute mesure. Des scientifiques valeureux – Bonmatin, du CNRS, Belzunces et Colin, de l’Inra – prouvent leur incroyable toxicité à des doses infimes, mais rien n’y fait.
Nous sommes donc en 2009, et l’Agence française de ­sécurité sanitaire des aliments (Afssa) règne sur la ­protection publique, comme est censée le faire l’Anses aujourd’hui. Téléguidée par le lobby des pesticides, l’agence publie un rapport indigne sur la mortalité sans précédent des abeilles. Les néonics ne sont plus qu’une parmi quarante causes, et le principal responsable serait… le varroa, acarien parasite des abeilles.
Inutile d’aller plus loin, car ce livre contient beaucoup d’autres informations capitales. J’en retiens encore une. Par chance et un peu par miracle, une « confrérie des insectes » a vu le jour au cours de l’été 2009, à l’initiative du chercheur néerlandais Maarten Bijleveld van Lexmond. Certains des scientifiques qui en font partie sont des clandestins, car aussi dingue que cela paraisse, ils courent de vrais risques pour la suite de leur carrière. Plusieurs Français en font partie, dont Jean-Marc Bonmatin, déjà cité, et le grand François Ramade. En 2014, six gros manuscrits sont publiés séparément dans Environmental Science and Pollution Research, appuyés sur un millier d’études. Tout est dit, tout est décrit, mais l’industrie est décidément la plus forte.
C’est un voyage aussi insupportable qu’essentiel. Lire Foucart, c’est se brûler. Ne pas le lire, c’est demeurer aveugle. En janvier 2019, comme si de rien n’était, l’Anses, agence publique de protection sanitaire, donc, publiait un rapport niant le danger des nouveaux pesticides SDHI. Juste au moment où des scientifiques prouvaient leur grande toxicité. Combien de temps encore ? Combien de morts ? Il n’est pas trop tard pour rejoindre le mouvement des Coquelicots.
À lire aussi :A l’assaut des pesticides SDHI !
Date de parution 29/08/2019 – 336 pages – 20.00 € TTC
Résumé : Comment l’industrie des pesticides a orchestré le plus grand désastre écologique du début du XXIe siècle.
Souvenez-vous de la route des vacances. Il y a seulement vingt-cinq ans, il était impossible de traverser le pays en voiture sans s’arrêter pour éclaircir le pare-brise, où des myriades d’insectes s’écrasaient. Cette vie bourdonnante s’est comme évaporée.
Depuis le début des années 2000, les géants de l’agrochimie ont installé l’idée que la disparition des insectes était une énigme. Cette conjonction mystérieuse serait due à de multiples facteurs, tous mis sur un pied d’égalité : destruction des habitats, maladies, espèces invasives, éclairage nocturne, mauvaises pratiques apicoles, changement climatique…
En réalité, la cause dominante de ce désastre est l’usage massif des pesticides néonicotinoïdes. Depuis leur introduction dans les années 1990, les trois quarts de la quantité d’insectes volants ont disparu des campagnes d’Europe occidentale.
Ce livre montre comment les firmes agrochimiques ont rendu possible cette catastrophe, en truquant le débat public par l’instrumentalisation de la science, de la réglementation et de l’expertise. Voici le récit complet et précis de l’enchaînement de ces manipulations, les raisons de ce scandale.
Stéphane Foucart est journaliste au Monde, où il couvre les sciences de l’environnement. Il a été lauréat, en 2018 avec Stéphane Horel, de l’European Press Prize, catégorie « investigation ».

A propos werdna01

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