La FNSEA ou la vie

Charlie Hebdo – 30/10/2019 – Jacques Littauer –
« Stigmatisation permanente, violences intolérables […], la détresse du monde agricole a franchi le seuil du supportable. Aucun autre acteur économique français ne tolérerait ce que subissent les agriculteurs aujourd’hui. (1) »
Des agriculteurs ont manifesté mardi dans plusieurs départements français. Des agriculteurs ont manifesté le 8 octobre dans plusieurs départements français. © FREDERICK FLORIN / AFP
La FNSEA, cette chère Fédération nationale des exploitants agricoles est en colère. Pour des milliers de paysans, mis en cause dans les médias, acculés par des difficultés financières invraisemblables, enchaînés à leurs exploitations 472 jours par an, entourés de camarades qui retournent leur carabine contre eux plutôt que contre les sangliers, le bonheur n’est pas prêt d’être dans le pré. 
L’attitude de la FNSEA est « logique » : on la critique, elle se défend. Mais elle est aussi crédible que l’IGPN quand elle affirme qu’il n’y a pas eu de violences contre les « gilets jaunes ». Car la FNSEA a été une complice active de ce qui est peut-être la seule réussite de l’Union européenne : la PAC (politique agricole commune). On l’a déjà oublié, mais au sortir de la dernière guerre, l’Europe manque de bouffe. Mais alors, beaucoup. Les gouvernements font du retour à la « souveraineté alimentaire » une priorité. Et, en quelques années à peine, le miracle se produit : l’Europe se met à produire. Du lait, du blé, de la bidoche, plein, plein, au point de devenir exportatrice. 
Cette politique a reposé sur 3 piliers : la science (avec les « innovations » de l’Institut national de la recherche agronomique – Inra-, qui devra rendre des comptes un jour); la force mécanique (le tracteur); et la chimie (les pesticides). Elle a permis à l’agriculture française de changer de siècle en quelques années. Elle a endetté les exploitants pour des générations, bien aidés par le Crédit agricole, toujours prêt à leur donner la corde avec laquelle ils se pendront. Et elle a vidé les campagnes : le tracteur ou les agriculteurs, il faut choisir. Sur terre, un agriculteur nourrit en moyenne 16 personnes. En France, le même nourrit… 150 d’entre nous. Chiffre proprement fantastique.  Un hectare est une surface carrée de 100 m de côté – autrement dit, deux terrains de foot. En un an, cette surface produit, à elle seule, 2 500 camemberts, 40 000 yaourts, 1 000 plaquettes de beurre et 500 kg de comté (2). Je vous laisse contempler cette pyramide de délices.
Aujourd’hui, nous savons que tous les produits agricoles non bio sont dangereux pour la santé, à des degrés divers. Les agriculteurs en sont les premières victimes, qui cumulent les cancers, comme les élus les mandats électoraux. Et il est impossible de manger 100 % bio quand on gagne 800 euros par mois, ou même 1 500 et que l’on a une famille à nourrir. 
Que faire ? La réponse est simple. Ne laisser entrer sur le territoire que des produits respectant les normes sociales et environnementales équivalentes aux nôtres. Et refaire ce que la PAC a si bien réussi : des prix de vente garantis aux agriculteurs. En contrepartie, obliger les paysans, à un rythme variable selon les produits, à tout passer au bio. Tous. Ils retrouveraient le plaisir de bien faire leur travail, de sentir l’odeur de la terre. Cela créerait des dizaines de milliers d’emplois, car le bio nécessite des bras plutôt que des « produits phytosanitaires », le nom de scène des pesticides. Certes, la bouffe serait plus chère. Il faudrait alors mieux manger, en consommant moins de produits chers. Et aussi augmenter le pouvoir d’achat en augmentant les salaires et en diminuant les loyers. Toutes choses aisées dans un pays dégueulant de richesses comme le nôtre. 
(1) « France, veux-tu encore tes paysans ? » Europe 1 – 8 octobre 2019 – 
(2) « Tout ce que l’agriculture fait pour vous » (FNSEA actualités, 16/10/19) 

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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