Home working, flex office, mobil working… cherche bureau fixe !

Siné Mensuel – octobre 2019 – Ludovic Clerima –
Pendant que les gourous de la com multiplient les anglicismes pour réorganiser le travail en entreprise, la communauté scientifique nous met en garde contre les risques engendrés par ces nouvelles techniques de management.
Branle-bas de combat au 147 quai du Président-Roosevelt, à Issy-les-Moulineaux. Au pied du siège social de Capgemini, une entreprise spécialisée dans la transformation digitale, fulminent une trentaine de salariés de la boîte, affiliés à la CGT. Rigolards mais remontés, ils se plaignent de leur bâtiment, sorti de terre en avril dernier. Un immeuble de huit étages baptisé le 147 – prononcer « one four seven » – et doté d’une salle de fitness, d’une conciergerie et de cinq restaurants. Un paradis pour cols blancs qui ne fait pas que des heureux : « C’est sûr que c’est très beau à l’intérieur, indique Laurence Le Bouch, assistante pour Prosodie-Capgemini, mais la direction n’a pas tenu compte du nombre de salariés. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. » Ironique, surtout lorsque nous apprenons que la raison d’être de ce bijou d’architecture impersonnel est de réunir l’ensemble des travailleurs franciliens de la boîte.
À 500 mètres du siège, des bureaux viennent d’être loués pour entasser les employés en trop et un espace de co-working va bientôt en accueillir d’autres : « Parmi les délocalisées, il y a toutes les équipes d’une de nos filiales, Odigo. Elles craignent que la direction les éloigne pour mieux les vendre par la suite », ajoute-t-elle. Un peu plus loin, Sonia Allani, déléguée du personnel, nous détaille les allers-retours entre les étages pour trouver un endroit où s’asseoir ainsi que les plaintes de ses collègues obligés de bosser en permanence sur des canapés. Un foutoir qui tient en deux mots : flex office.
 
Quesaco ? Un subtil mélange entre télétravail – à prononcer « home office » dans la start-up nation – et la mise en libre-service de bureaux dépersonnalisés. L’objectif est de réguler la rotation du personnel afin d’optimiser l’espace et ainsi… de faire des économies, comme le précise Vincent Berthelot, conseiller « en bon sens RH » : « Les bureaux coûtent de plus en plus cher et leur taux d’occupation n’est parfois que de 80 %. Les congés, les missions chez le client, le télétravail, l’absentéisme expliquent ce taux. Les entreprises se demandent donc logiquement ce que 20 % de vacances peuvent représenter en termes de mètres carrés en moins et donc en milliers d’euros par an d’économies. »
Soit heureux et tais-toi !
Mais à vouloir jouer les Pythagore, Capgemini s’est peut-être un peu emmêlé les pinceaux. pourtant, comme l’assure Vincent Berthelot, « les espaces récupérés sur les bureaux individuels via le flex office permettent d’avoir de nouveaux lieux pour se détendre, se reposer, discuter et recréer du lien social. on obtient un mix entre rentabilité, efficacité, bien-être, et une expérience salarié positive« .
De l’enfumage, selon Lionel Leroi-Cagnart, psychologue du travail et membre de l’association Souffrance et travail : « On ne décrète pas la confiance dans une entreprise, on l’organise. Or ces nouvelles techniques de management cassent le lien de confiance et s’appuient sur l’injonction du bonheur. Je vois tous les jours des gens défiler dans mon cabinet, travaillant pour de grandes boîtes, faire état de souffrances hallucinantes. On accentue les pathologies de la solitude et on culpabilise le salarié. Allez vous plaindre de ne pas être heureux au travail lorsqu’on vous installe un baby-foot« . Bandes d’ingrats !
Autre plaisir du flex office, mais également du coworking ou du mobil working (travail nomade en bon français) : l’impossibilité de personnaliser son bureau, qui avec une photo des gosses, qui avec une plante verte. pour ne pas trop chambouler le salarié, les entreprises doivent récréer du « territoire individuel » dans un espace « résolument collectif » indique-t-on Chez Parella, cabinet de conseil en immobilier d’entreprise. Vaste programme. Pour nous aider, ce dernier nous livre une astuce. La technique du nounours « Dans certaines entreprises, vous pouvez installer sur votre bureau un petit ourson en peluche. Lorsqu’il est posé près de vous, c’est le signe pour vos collaborateurs que vous êtes occupé et que vous ne souhaitez pas être dérangé. Ainsi, pendant quelques minutes, vous recréez un espace personnel« . Prière de ne pas rire…
Allô maman bobo…
Pour l’instant, seules 14 % des entreprises françaises se sont laissé tenter par le flex office, selon le baromètre Actineo/Sociovision sur la qualité de vie au travail. Si le mouvement s’accélère, les salariés, notamment les jeunes, demeurent sceptiques. Contrairement aux idées reçues, les nouveaux venus dans le monde du travail ne sont pas friands du concept.Dans son enquête menée auprès des étudiants de l’Essec (la grande école de commerce, qui forme des étudiants, cadres et dirigeants d’entreprise au management), Ingrid Nappi Choulet rapporte que 50 % des étudiants ayant déjà expérimenté le flex office durant leur expérience professionnelle ne veulent pas réitérer l’expérience. Seuls 8 % des sondés placent en premier choix ce mode de travail pour leur avenir. Quant aux coworking, le chiffre tombe à 3 % ! N’en jetez plus .
Pour le télétravail, s’il est plébiscité par bon nombre de salariés, il doit se pratiquer avec modération, selon une étude de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail : « (…) Les risques sont l’isolement vis-à-vis du collectif de travail, la distance avec le manager non sans conséquences sur le parcours professionnel, la surcharge de travail, la double contrainte familiale et professionnelle, les problématiques de déconnexion et de confusion entre les sphères professionnelle et personnelle.« 
Outre les troubles anxiogènes, n’oublions pas les problèmes physiques liés au travail nomade. A la question : peut-on bosser de n’importe où grâce à nos smartphones et PC portables, l’Agence européenne pour la santé au travail répond… Non ! « D’un point de vue ergonomique, les appareils mobiles portatifs sont incompatibles avec une utilisation de longue durée et peuvent provoquer des traumatismes aux membres supérieurs, au cou et au dos. Il en va de même ,des logements et des lieux où des transports publics, dont l’ergonomie peut ne pas être adaptée au travail. » Tout un programme.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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