L’État privatise ses citoyens

Charlie Hebdo – 04/02/2019 – l’édito de Riss  –
À quoi sert l’État ? Si l’on en croit les rapports, les journaux, les commentateurs, l’État n’arrive plus à faire fonctionner correc­tement les hôpitaux, à assurer un système de retraite efficace, à protéger les citoyens de l’insécurité et à transmettre le savoir aux enfants à l’école.
Nationalisé en 1945 pour avoir collaboré avec les Allemands, Renault fut privatisé en 1996, parce que, nous avait-on expliqué à l’époque, la mission de l’État n’était pas de fabriquer des bagnoles. Raisonnement pas totalement absurde, car on ne voyait pas très bien en quoi la construction de voitures relevait du service public. Mais depuis, la logique de privatisation n’a cessé de s’emballer, et aujourd’hui on nous fait comprendre que le rôle de l’État est non seulement de ne plus construire des bagnoles, mais aussi de ne plus soigner, de ne plus garantir une retraite juste et une instruction sérieuse pour tous. Désormais, c’est à nous de constituer notre épargne retraite privée, c’est à nous de nous soigner grâce à l’automédication, c’est à nous de nous déplacer par nos propres moyens avec des TER en moins, c’est à nous d’accompagner nos enfants pendant les sorties scolaires. Avec le temps, le citoyen a fini par être traité comme Renault. Après avoir privatisé les voitures, puis les autoroutes, la Française des jeux et des pans entiers de services publics, l’État privatise l’existence même des citoyens.
La déliquescence de l’État n’est pas une fatalité. Elle a été conceptualisée et programmée par des penseurs qui veulent imposer à la collectivité de se démerder toute seule pour résoudre ses problèmes. Une sorte d’autogestion imposée à tous : débrouillez-vous pour autogérer votre retraite ou pour autogérer votre santé avec des mutuelles privées qui vous matraquent de leurs publicités à la télé, dans les journaux et sur le Net.
 Siné Mensuel de décembre 2019 – Dessin de Gros
Le ministère de la Culture, bientôt sous-traité par Amazon ?
La décentralisation initiée par la gauche au début des années 1980, qui devait donner plus d’autonomie aux Régions et retirer des prérogatives à l’État centralisateur tout-puissant, s’est peu à peu transformée en une sorte de vide-greniers où l’État met sur le trottoir en les vendant aux plus offrants toutes ses prérogatives. Les cliniques privées sont de plus en plus nombreuses, les médecins quittent le public pour le privé, le chemin de fer va être ouvert à la concurrence, et l’Éducation nationale sera peut-être un jour confiée à Google, la police déléguée à Facebook et le ministère de l’Écologie cédé à Tesla. Il ne restera peut-être à l’État que le ministère des Anciens Combattants, qu’il concédera probablement un jour à Microsoft, et le ministère de la Culture, qui sera à son tour sous-traité par Amazon. Les responsables politiques à la tête de l’État semblent réfléchir davantage aux moyens de le démonter plutôt que de le renforcer. Même si l’État a souvent commis de grosses conneries, il n’en reste pas moins la seule structure dont l’unique raison d’être est l’intérêt général.
La soi-disant « réforme » des retraites, des hôpitaux et des services publics n’est en réalité qu’une vaste opération de transfert des services publics vers le privé. Les entreprises privées sauront transformer en espèces sonnantes et trébuchantes tous les services publics, qui jusqu’alors étaient accessibles à tous, sans passer par le critère discriminant de l’argent. Car c’est la seule chose que ces boîtes privées savent faire : transformer en fric tout ce qu’elles touchent. Votre existence, de votre naissance à votre retraite, peut encore leur rapporter du fric. Votre corps, vos tripes et votre vie leur appartiennent déjà.
* Selon le classement des grandes fortunes du journal Challenges, le Français Bernard Arnault, à la tête du groupe de luxe LVMH, serait devenu, ces derniers jours, la personne la plus riche du monde. A la suite du rachat du joaillier américain Tiffany, pour 16,2 milliards de dollars, il serait à la tête d’un pactole de 109,5 milliards de dollars, devant le patron d’Amazon Jeff Bezos (108,3 milliards de dollars) et du géant de l’informatique Bill Gates (106,7 milliards de dollars).

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