Qui soigne les toubibs ?

Siné Mensuel – décembre 2019 – Camille Van Belle –
Les médecins aussi tombent malades.C’est une évidence pour vous, mais pas pour le corps médical, qui a du mal à accepter de se faire soigner. Docteur, dites 33.
Qui coupe la frange des coiffeurs? Qui analyse les psy? Qui contrôle les flics ? Vous êtes-vous déjà demandé qui soignait votre toubib? Eh bien pas grand monde, ou alors lui-même. Niveau santé, les médecins sont peu suivis: huit sur dix n’ont pas de médecin traitant, et souvent un praticien hospitalier aura été contrôlé par la médecine du travail une seule fois dans sa vie. Les libéraux, eux, ne savent même pas à quoi ressemble un médecin du travail.
Ce problème récurrent a donné lieu à la campagne «Dis doc, t’as ton doc? » lancée par le Collège français des anesthésistes réanimateurs (CFAR) en 2017, afin de pousser leurs collègues à prendre un médecin référent. «Ça n’a pas été un succès, estime le Dr Henry, généraliste et président de l’association Soins aux professionnels de santé (SPS). Il n’y a eu que peu d’amélioration dans la pratique.»
Non seulement les médecins ne sont pas suivis, mais ils ne s’autorisent pas d’arrêt de travail. Selon un sondage de l’Ifop de 2019, 80 % d’entre eux y ont déjà renoncé alors que leur état de santé le justifiait. En moyenne, ils prennent cinq jours d’arrêt de travail par an, un moyenne bien en-dessous de l’ensemble des salariés français (14,2 jours). Si on ne s’intéresse qu’aux libéraux, c’est 3,5 jours ! (1). Car ces derniers ne sont couverts par le régime social obligatoire qu’à partir du 91ème jour d’arrêt. En attendant, ils ne gagnent pas un sou, tout en continuant à payer leur secrétaire, le loyer de leur cabinet… Ils doivent donc prendre une assurance supplémentaire appelée « prévoyance « , qui les couvrira jusqu’au 91ème jour. Mais elle ne commence pas au premier jour et ne couvre pas tout. Autant dire que les porteurs de blouse vont bosser malades.
Un médecin malade, c’est la honte
Si un toubib rate une seule journée de travail, c’est quarante patients qui n’ont pas leur rendez-vous. Avec un planning rempli jusqu’aux calendes grecques, où les caser ? Quant à se faire remplacer, « même pour les absences prévues de longue date, le remplaçant reste une denrée rare, regrette le Dr Pannequin. Pour les remplacements, au pied levé, c’est mission impossible« . Et ce n’est pas tout : « Les médecins, même hospitaliers n’ont pas l’arrêt facile, précise le Dr Salembier, médecin du travail au CHU de Lille. Ils ont beaucoup de mal à accepter d’être malades ». Par définition, si on est le soignant, c’est qu’on n’est pas le malade. Beaucoup agissent comme si le stéthoscope autour de leur cou pouvait repousser naturellement les miasmes. De plus, la maladie te l’arrêt de travail sont souvent vus comme un échec. Le Dr Henry abonde dans ce sens : « Notre engagement, c’est d’aider l’autre. Si on s’arrête, c’est qu’on a raté quelque chose« .
A force de tirer sur la corde, c’est le burn-out : quelque chose qui couve pendant des années, et qui un jour claque comme un élastique trop tendu. Or, « pour un médecin, c’est déjà un peu la honte d’être malade physiquement. Si c’est psychologique, c’est pire, souligne le Dr Salembier. Alors, souvent, la personne ne vient pas nous voir, ce sont les collègues qui nous préviennent« .
« Le secret médical entre médecins n’est pas si bien gardé« , explique le Dr Bertrand. Le Dr Henry renchérit : « Si je vais voir un généraliste, de l’autre côté de la rue, ça lui donne un ascendant sur moi. » Du coup, s’ils sont malades, ils ne veulent pas que leur état de santé soit connu et évitent d’être suivis près de leurs lieux d’exercice. Soucieux de briser ce tabou, le Dr Henry a créé la plateforme d’appel gratuit de SPS : « Pour qu’il y ait un système bienveillant, sans surveillance, afin qu’on ose enfin le dire. Afin qu’ils aillent mieux et puissent retourner au travail, ou qu’ils puissent s’arrêter si nécessaire. »
Heureusement, on constate une évolution : « Maintenant, j’interviens chez les internes, je vais leur faire une formation sue le burn-out pour leurs patients ou pour eux-mêmes, se réjouit le Dr Sallembier. Je trouve les jeunes plus soucieux de leur santé que leurs aînés, moins dans le sacrifice pour l’hôpital. C’est bien.  » Manquerait plus que les toubibs arrêtent de fumer, et ça leur donnerait le droit de nous faire la leçon !
(1) Pr Didier Truchot (2018) « Rapport de recherche sur la santé des soignants »
Lire aussi : « Un médecin hospitalier sur deux se dit «touché par un épuisement professionnel» (Libération –

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