Demain, pauvres comme des suédois ?

Charlie Hebdo – 11/12/2019 – Jacques Littauer –
Nous pensons avoir le « meilleur système de protection sociale » et « les impôts les plus lourds du monde ». Or cela a été faux pendant des décennies : en Suède, les inégalités étaient bien moins fortes que chez nous, à la fois entre les classes sociales, et entre les hommes et les femmes. Quant à l’impôt sur le revenu, il piquait la moitié de leur salaire aux cadres supérieurs. 
Le système suédois avait été théorisé dans les années 1950 par deux économistes travaillant pour les syndicats, Gösta Rehn (1913-1996) et Rudolf Medner (1914-2005). Habitant un petit pays dépourvu de pétrole, ils misèrent tout sur l’exportation, et donc sur l’éducation, afin d’avoir une main-d’œuvre très qualifiée. Et cela donné Volvo, Saab, Ericsson bien sûr, mais aussi Ikea, sans oublier Absolut Vodka. Lorsqu’une entreprise n’était plus compétitive, elle devait fermer car L’état ne l’aiderait pas et les employés seraient licenciés. En revanche, ils bénéficieraient d’allocations chômage, en contrepartie d’une recherche active d’emploi.
Le modèle suédois était donc un mélange de libéralisme (libre-échange) de socialisme (impôts) et d’autoritarisme (les chômeurs ne choisissaient pas leur nouveau job). Les impôts permettaient de financer de très larges service publics, notamment dans la santé et l’éducation, ce qui favorisait l’embauche de nombreuses personnes, en particulier des femmes, dans des métiers hautement qualifiés : doctoresse, professeure, chercheuse, etc. 
Dans les années 2000 la Suède était le pays d’Europe qui battait tout le monde : chômage inexistant, excédent commercial; recettes de l’État supérieures aux dépenses (pas de déficit); très fort investissement, public et privé, dans la recherche; mesures écologiques parmi les plus avancées au monde, etc. Et une démocratie saine, avec des taux très élevés de participation aux élections, le système proportionnel évitant que les voix des ouvriers ne se perdent dans l’abstention, puisqu’ils peuvent voter pour des partis réellement sociaux qui seront représentés au Parlement (1). En suède, il y a longtemps qu’on ne remarque plus qu’une femme est ministre. Et, dans ce pays, les dirigeants démissionnent quand ils font des erreurs, même des toutes petites. 
Comme partout ailleurs, les dirigeants ont tout cassé
Et puis le vent mauvais de l’égoïsme et de la bêtise a soufflé : le « ras-le-bol » des classes moyennes qui paient « trop d’impôts »; rejet des « assistés »  ; montée du racisme, la Suède étant de très loin, le pays d’Europe qui, rapporté à sa population, – c’est le seul indicateur qui compte -, a le plus accueilli de réfugiés, d’abord lors de la guerre en Yougoslavie, puis en 2015. 
Alors, comme partout ailleurs, les dirigeants, même « sociaux-démocrates », ont tout cassé : forte baisse des aides sociales, réforme des retraites, privatisation de fait d el’école publique, suppression de l’ISF, et même de toute taxe sur les héritages. Résultat : en Suède, le taux de pauvreté est désormais plus élevé qu’en France (16,2 % contre 13,6 %) (2). Aussi invraisemblable que si nous devenions le pays de saumon et eux, celui du bourgogne.
La Suède veut pénaliser ses mendiants. Le pays scandinave succombe ainsi à un phénomène de mode européen. Des mesures pour restreindre la mendicité sont prises un peu partout, même dans les pays où cette pratique est autorisée par la loi.
Au Royaume-Uni, la politique de Thatcher avait fait naître le hooliganisme. En suède, la concentration de la pauvreté dans les quartiers défavorisés alimente une incroyable violence  : 306 fusillades l’an dernier, faisant des dizaines de morts, au point qu’une experte compare la situation à celle de l’Espagne à l’époque des attentats de l’ETA (3).
En 2014, le parti d’extrême droite suédois – joliment baptisé Démocrates de Suède – a recueilli près de 13 % des voix au Parlement. En 2018, c’était presque 18 %. Il est désormais placé en tête dans un sondage, à 22 % des intentions de vote. Son leader, Jimmie Akesson, déclare au Daily Telegraph : « Je ne suis pas surpris. Cela fait des années que nous évoquons la criminalité des gangs, la montée de l’insécurité et l’échec de la politique migratoire. » Réponse de Lena Nitz, cheffe du syndicat des policiers : « Augmenter les effectifs des policiers, , comme le Premier ministre l’a promis, ne suffira pas. Il faut donner plus de moyens aux écoles, aux services sociaux et psychiatriques, afin de mener un travail de prévention sur le ,long terme. »
(1) »Gauche : le salut par la proportionnelle ? » par Gilles Raveaud (Alternatives économiques.fr, 8 juin 2009)
(2) »La pauvreté en Europe » (Observatoire des inégalités, 13 juin 2018)
(3) « Derrière les fusillades en Suède, des gangs et des conflits parfois « déclenchés pour un rien » (Anne-Françoise Hivert – Le Monde, 5 novembre 2019)

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