La décroissance a-t-elle déjà commencé ?

« La Décroissance » – décembre 2019 – Denis Cheynet –
L’essor industriel et la hausse fulgurante du « niveau de vie » que nous avons connu au XXème siècle ne sont pas dus au hasard. Tout repose sur la quantité d’énergie consommée, les « esclaves énergétiques » que nous avons à notre disposition. C’est la base de la croissance et de la société de consommation. Quand nous ne pouvons plus augmenter la quantité de carburant, l’expansion arrive à ses limites. Nous y sommes.
Qu’est-ce que l’argent ? Pour certains, il s’agirait de quelque chose de très abstrait, sans lien avec la réalité physique de notre monde. De moi point de vue, l’argent est au contraire un indice très concret qui permet de quantifier notre capacité à accéder aux ressources énergétiques de la planète.
Lorsque la banque centrale américaine a inondé le marché en déversant 1 000 milliards de dollars en 20 jours en octobre 2019 (1), cela n’a absolument pas augmenté la quantité d’énergie disponible pour l’humanité, mais n’a fait que modifier la répartition des richesses entre les humains en favorisant ceux qui possèdent des dollars et les moyens de jouer en bourse.
Ce système ne fonctionne que grâce à la confiance que les marchés monétaires mondiaux accordent à la valeur du dollar. En clair, la majorité de l’humanité croit au dollar, tout comme elle croit à l’euro. Cela permet à la banque centrale européenne d’utiliser le même procédé afin de tirer la couverture à nous et de continuer à disposer d’une capacité d’accès aux ressources et à l’énergie supérieure à nos concurrents.  La quantité d’argent disponible étant en perpétuelle et très forte augmentation, il est difficile d’utiliser cet indice pour mesurer la richesse générale disponible ainsi que son évolution dans le temps. C’est pourquoi je propose de revenir à une notion plus simple et plus universelle qui est celle de la quantité d’énergie primaire consommée par habitant.
Au niveau mondial, l’énergie primaire consommée par chaque habitant est passée en 200 ans d’environ 6 mégawattheures (MWh) par an à 20 MWh. Dans le même temps, la population mondiale a bondi de 1 milliard en 1880 à un peu moins de 8 milliards actuellement. Il n’est absolument pas étonnant que la Terre ne soit pas en capacité de supporter une multiplication par 8 du nombre d’humains si chacun d’entre eux consomme 3 fois plus d’énergie : la pression sur les ressources énergétiques est démultipliée par 24.
L’augmentation forte de la consommation moyenne d’énergie primaire par habitant au début du XXème siècle correspond à la révolution industrielle et au début de l’utilisation massive d’énergies fossiles telles que le charbon et le pétrole. Puis, cette consommation s’est stabilisée entre les deux guerres avant de reprendre un rythme de croissance effreéné jusqu’au premier choc pétrolier de 1943. La période des « Trente glorieuses » reste (et restera certainement pour toujours) une anomalie de l’histoire. Pour ma part, je pense que cette génération des baby-boomers n’ont absolument rien accompli de plus que les autres, mais on juste eu la chance d’être au bon endroit au bon moment et de profiter d’une période d’opulence extraordinaire.
En regardant d’un peu plus près, on voit que cette incroyable période de croissance de l’après-guerre a été brusquement interrompue par les crises pétrolières de 1943 et 1979. S’en sont suivis un long plateau chaotique d’une vingtaine d’années puis une nouvelle augmentation rapide l’énergie disponible pour chaque être humain qui a été stoppé nette par la crise du pétrole cher de 2008 (140$ le baril).
Même si la consommation mondiale d’énergie a de nouveau fortement augmenté en 2018 (3), il semble que l’humanité est en train de se heurter à un plafond de verre et que le maximum absolu a été atteint autour d e20 MWh. La décroissance mondial n’a peut-être pas encore commencé, mais la croissance semble bien s’être arrêtée. San doute, ce plateau peut-il continuer tant que durera  l’exploitation du gaz de schiste, mais la population mondiale continue d’augmenter (4), et même les plus optimistes parmi les optimistes admettent que les découvertes de nouveaux gisements se réduisent à peau de chagrin et qu’à ce rythme, nous aurons du mal à aller au-delà de 2040 (4).
Au niveau français, la consommation d’énergie primaire par habitant est le double de la moyenne mondiale (5) Cette consommation énergétique a commencé à décliner depuis 2004. On pourrait donc croire que, depuis 20 ans, la décroissance existe, nous avons déjà vécu 15 années de pratique concrète. La réalité n’est malheureusement pas si simple car cette période s’est accompagnée d’une délocalisation massive de notre production industrielle et manufacturière. Ces chiffres ne prennent en compte que l’énergie consommée sur le sol national et n’incluent pas l’énergie consommée en Roumanie pour construire une automobile de marque Renault vendue en France, ni l’énergie nécessaire à la fabrication d’un téléphone portable sur le territoire chinois pour un consommateur français.
En clair, tous les vêtements, objets électroniques, machines et autres biens manufacturés produits à l’étranger échappent à ces statistiques, bien que faisant pourtant concrètement partie de l’énergie que nous mobilisons en tant que citoyens français. Une économie croissante sans consommation proportionnelle d’énergie n’a jamais été possible jusqu’à présent et la tiers-mondialisation de notre économie est bien plus certainement responsable de cette baisse de consommation par habitant qu’un virage écologique de notre pays.
Il est difficile de dire si la décroissance a déjà commencé à l’échelle mondiale. Mais il est à peu près certain que cette croissance effrénée qui a été la norme à la sortie de la guerre de 1939-45 ne sera plus jamais d’actualité au niveau national. 
Cela fait 20 ans que nous répétons qu’une croissance infinie est parfaitement impossible dans un monde fini. D’autres l’ont affirmé avant nous et avaient déjà prédit dès le début du XXème siècle. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que nous sommes actuellement en train de vivre ce scénario le plus pessimiste, que ce soit en termes de perte de la biodiversité, de réchauffement climatique – avec une prise de conscience sans précèdent de notre impuissance pendant la canicule de cet été – ou de consommation énergétique.
D’autres phénomènes comme les gilets jaunes, les mouvements migratoires, les révoltes des classes moyennes un peu partout dans le monde et les tensions au Moyen-Orient sont de mon point de vue autant de signes qui ne trompent pas et qui montrent que « la fête est finie » (6). Nous sommes presque à l’arrêt, en haut de la montagne russe, et la descente ne fait que commencer. Le chariot se met en mouvement, sûrement, inexorablement, et il est déjà beaucoup trop tard pour le freiner. L’inertie aidant, notre vitesse de décroissance ne fera qu’augmenter.  Que font tous nos représentants politiques pour se préparer à ce virage inéluctable ? Une COP 2723 précédant une COP 2724 pour amuser la galerie et des mesures sociales telles que la Procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes et tous. Le décalage entre leurs préoccupations qui n’auraient jamais vu le jour sans une quantité surabondante d’énergie et les enjeux que nous mettons en avant depuis 20 ans est tel que l’on se demande s’ils sont capables de comprendre des évidences aussi simples. 
La décroissance commence. attachez vos ceintures, ça va secouer !
(1) « La banque centrale américaine inonde le marché : faut-il s’en inquiéter ?  » (Le Figaro – 20 septembre 2019)
(2) Agence internationale de l’énergie, « Global energy demand rose by 2,3 % in 2018, its fatest pace in the last decade« , (iea.org, -26 mars 2019)
(3) Entre 10 et 12 milliards en 2100 selon les Nations-Unies
(4) « Les découvertes de pétrole et de gaz à leur plus bas historique », (Les Échos – 15 octobre 2019)
(5) 50 MWh en France, et environ 100 MWh aux États-Unis.
(6) pour reprendre le titre du livre de Richard Heinberg. « The  Party’s Over. Oil, War and the Fate of Industral. New Society Publishers », juin 2005

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