Liberté, égalité, supérette

Charlie Hebdo – 22/01/2020 – Jacques Littauer –
Une nouvelle étude de trois économistes sur les politiques publiques vient de paraître. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne casse pas trois pattes à un canard.
Les causes des «gilets jaunes  ? En premier, l’absence de bureaux de poste, de plombiers, de médecins, de boulangeries, d’écoles élémentaires, etc. De tout cela, la supérette est le point qui fait tout basculer, la fermeture de la dernière d’entre elles – éventuellement bien aidée par l’ouverture d’un supermarché pas loin – étant le facteur le plus susceptible de déclencher un «  événement « gilet jaune » », comme disent les auteurs de l’étude, commandée par le Conseil d’analyse économique (CAE) *.
Viennent ensuite la hausse des impôts locaux, puis la baisse de l’emploi local. Rien de bien ébouriffant, donc : tout cela, on l’avait compris depuis des mois. Et pourtant, Yann Algan (Sciences Po), Clément Malgouyres (École d’économie de Paris, le Paris School of Economics pour les intimes) et Claudia Senik (Sorbonne) ont bien fait mouliner leurs ordis, puisqu’ils ont tout de même analysé la totalité des quelques 35 000 communes de France. Ce qui souligne l’immense qualité de l’appareil statistique français, dont on se rendra compte une fois que, comme pour le reste, la « start-up nation » l’aura liquidé. 
Dans le centre ville de Villeneuve-sur-Lot
On l’a compris, des millions de citoyens sont dans la mouise parce que l’usine a fermé, entraînant dans sa chute les commerces de proximité, ce qui plombe les ressources fiscales des communes, qui ferment donc des classes, accélérant la fuite de la population, conduisant le médecin à partir, ce qui empêche l’installation de nouvelles entreprises, car personne ne veut venir y vivre, etc. On est dans la mouise ? On y est.
Des économistes libéraux qui attendent tout… de l’État !
Que faire ? Nos distingués économistes ont la réponse. Leurs recommandations sont au nombre de trois. 1°) Redéfinir les objectifs d’aides aux territoires en prenant en compte les dimensions du bien-être et non les seuls critères économiques. 2°) Rénover l’approche de l’État central vis-à-vis des politiques de soutien eux territoires. 3°) Supprimer les politiques d’exonérations fiscales et utiliser ce budget pour les projets locaux destinés aux territoires ruraux, dont l’allocation doit étroitement impliquer les élus au niveau local.
Je leur propose d’aller les lire sur les ronds-points, ça va être drôle. Plus sérieusement, il est logique que « Les Notes » du CAE ne soulèvent pas immédiatement l’enthousiasme des foules. Mais ce qui est sidérant, c’est de voir ces économistes libéraux « mais sociaux » se gourer à ce point là.  Car eux qui n’ont que le « libre-échange », la « flexibilité du marché du travail » et la « compétitivité » à la bouche, les voilà qui attendent tout… de l’État !  Tout ne serait qu’affaire, je reprends leurs termes, d’aides mal ficelées, d’approche de l’État central qui yoyote et d’exonérations fiscales qui ratent la cible.
Mais, chers universitaires-fonctionnaires, vous savez qui décide du niveau de vie des gens normaux dans notre pays ? C’est ce que l’on appelle des en-tre-pri-ses. Si tant de gens vivent si mal, c’est parce qu’ils n’ont pas de boulot, ou un boulot de merde, avec un salaire du même tonneau. Un gars appelé Keynes avait expliqué, dans un obscur livre paru en 1936, que le chômage de masse mine la démocratie.
Je ne dis pas qu’il avait raison sur tout, ni que ses recettes marcheraient à l’identique aujourd’hui, mais il avait l’immense mérite de pointer la responsabilité des entrepreneurs dans la marche du monde capitaliste. Aujourd’hui, face à la délocalisation, à la mondialisation dévastatrice, à la désindustrialisation, les solutions de économistes libéraux, ce sont… « des cafés ou on pourra aussi poster ses lettres ». Et on met un smiley à la place du timbre que l’on ne peut plus se payer ? 
* »Territoires, bien-être et politiques publiques », « Les Notes du Conseil d’analyse économique », n°55, janvier 2020.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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