« Comment se fait-il qu’on cherche à empêcher des médecins de soigner leurs patients comme ils l’entendent ? »

Alternative Santé – 20/06/2020 – Caroline Pelé –
« Comment se fait-il qu’on cherche à empêcher des médecins de soigner leurs patients comme ils l’entendent ?  »
Le sociologue Laurent Mucchielli mène sa propre enquête depuis fin mars sur la gestion française de la crise du Covid-19. Alors que l’application StopCovid doit être débattue à l’Assemblée nationale le 27 mai, et que les autorités sont de plus en plus critiquées, nous avons interrogé cet expert des questions de sécurité directeur de recherches au CNRS (Laboratoire méditerranéen de sociologie, Aix-Marseille Université). Entretien sans détour avec Laurent Mucchielli, qui nous livre ses premières investigations.
Quels sont d’après vous les risques pour la liberté individuelle ou la vie privée qu’entraînerait StopCovid, ce système de traçage des contacts des personnes contaminées par le virus ? Cette application peut-elle amener des bénéfices sanitaires réels dans la lutte contre le virus ?
LM : Dans mon travail de recherche sur la vidéosurveillance, j’avais déjà documenté ce phénomène de crédulité vis-à-vis des technologies. Notre époque contemporaine vit dans un mythe technologique, la croyance que les technologies révolutionnent tout et améliorent fondamentalement nos vies. Cette crédulité est alimentée d’un côté par le marketing des industriels qui produisent ces technologies, et de l’autre par des responsables politiques qui promettent aux électeurs : « C’est formidable, vous serez ainsi mieux protégés, c’est pour votre bien ».
Mais lorsqu’on analyse la réalité, que l’on cherche à évaluer réellement le bénéfice de ces technologies, on s’aperçoit qu’il est minime, et que ce n’est pas rentable pour les finances publiques. On comprend aussi que ce système nous aveugle sur d’autres façons de gérer les problèmes de société qui rendraient plus actifs les citoyens, en recréant de la solidarité entre eux plutôt qu’en les maintenant dans une position de passivité, d’isolement et de peur, avec une technologie qui réglerait nos problèmes humains et sociaux à notre place. L’application StopCovid est caractéristique de cette déresponsabilisation.
Ces technologies sont par ailleurs très intrusives, elles menacent notre vie privée, elles infantilisent et déresponsabilisent l’individu. Alors que l’idéal démocratique me semble au contraire de chercher la progression en termes d’autonomie et de liberté sur la base d’une certaine confiance qu’on accorde fondamentalement à l’individu.
L’application StopCovid sera(it) installée sur la base du volontariat selon les autorités : que penser de cette notion de liberté de choix alors que la peur et les appels bruyants au civisme ont été omniprésents, et la crise sanitaire gérée de manière si verticale ?
Pour que ces outils puissent fonctionner dans un cadre démocratique, il faudrait que nous soyons dans une situation sociale et politique différente. On peut comparer la situation de la France avec celle de la Corée du Sud qui a déployé un « tracking » technologique du Covid. En Corée, il existe un large consensus dans la société autour de la stratégie politico-sanitaire, avec une agence gouvernementale crédible et respectée qui pilote la crise. La situation est très différente en France où nous constatons, au contraire, la défiance d’une majorité de la population à l’égard du gouvernement et des institutions, comme le montrent les enquêtes d’opinion. Dans un tel contexte, il est difficile d’imaginer le succès d’une application, telle que StopCovid, qui demanderait une adhésion massive de la population pour fonctionner efficacement.
Vous avez commencé à mener une enquête sociologique sur la gestion française de ce coronavirus. Qu’est-ce qui l’a motivée et quels sont vos champs d’investigation ?
J’ai commencé, en effet, à la fin du mois de mars, une « enquête en temps de crise ». Je travaille beaucoup mais dans des délais courts et dans un domaine que je ne connaissais pas beaucoup avant la crise, en assumant donc des risques d’erreur ou d’incomplétude. Je les réduis cependant grâce à la constitution informelle d’une petite équipe qui permet de partager les informations et de contrôler collectivement notre production éditoriale. Au départ, deux événements m’ont interpellé : d’une part la manière dont est née et a été nourrie la « polémique Raoult » et d’autre part les décrets du 25-26 mars 2020, qui restreignaient la liberté de prescrire des médecins de ville, laissant comme seule alternative aux malades de prendre du paracétamol en attendant que ça passe, ou d’appeler le 15 pour être hospitalisé en cas d’aggravation. Il me semblait que c’était intellectuellement irrationnel et moralement condamnable.
Ce qui m’a frappé concernant la polémique Raoult, c’est à quel point les débats se sont très vite cristallisés autour de sa personnalité. Les élites intellectuelles et les médias, parisiens essentiellement, se sont fixés à ce que j’appelle le stade « people » et qui me paraissait superficiel. Certes, l’homme est narcissique, il se considère le meilleur et ne se prive pas de le dire. Et on peut critiquer sa communication avec une certaine façon de se mettre en scène. Mais ça ne nous dit rien sur le bien-fondé ou non de son propos. Et puis Raoult n’est pas n’importe qui en virologie, c’est un des meilleurs spécialistes du monde ! Ensuite, dans sa volonté de rassurer et d’éviter la panique, il a sous-estimé l’ampleur de l’épidémie au début (« moins de morts que par accidents de trottinette »), mais il est très loin d’être le seul. Tout cela a masqué le fond, à savoir le fait que Raoult a adopté la posture fondamentale du médecin qui dit : il y a un nouveau virus, je dépiste les gens, j’isole les personnes infectées, je teste des traitements in vitro puis in vivo, je soigne et je suis mes patients. C’est évidemment ce qu’il fallait faire. Et on lui répond : « Tais-toi ! ». Je trouve ça délirant.
Qu’est-ce qui s’est joué à votre sens dans cette personnalisation à outrance et cette polarisation ?
Pour comprendre l’erreur des élites intellectuelles et des journalistes, je pense que deux choses ont joué un rôle déterminant. D’abord, il se joue un peu la même chose que ce que j’avais observé au début de la crise des gilets jaunes ; il y a une sorte de mépris de classe, un mépris élitiste, intellectuel, envers le succès populaire de Raoult : « Ces gens ne savent pas, ils suivent bêtement un “gourou” qui aurait un “remède miracle” ». Alors que la plupart des gens ne sont ni idiots ni complotistes. Je crois au contraire qu’ils ont juste du bon sens et qu’ils ont compris la posture fondamentale de médecin dont je parlais. Ces expressions « gourou » et « remède miracle » sont des inventions de journalistes qui disent bien le sentiment de supériorité intellectuelle d’une certaine élite croyant devoir éclairer la stupide populace.
Ensuite, il y a eu une politisation simpliste. Raoult a été catalogué « homme de droite » du fait des soutiens politiques qu’il a reçus dans la région Sud, surtout dans les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes. Mais c’est un débat qui n’a pas lieu d’être ici. Lorsque je vais voir un médecin, c’est que je l’estime compétent pour me soigner, je ne me demande pas quelles sont ses opinions politiques. Cette politisation a constitué une autre erreur majeure d’une grande partie des élites parisiennes.
Vous dites avoir déclenché votre enquête suite aux décrets du gouvernement du 25-26 mars dernier, limitant fortement, pour les médecins de ville, la possibilité de prescrire à leurs patients de l’hydroxychloroquine. Plus récemment, certains se sont vus rappelés à l’ordre pour la prescription d’autres médicaments à leurs patients. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
Ce décret m’a effectivement choqué et surtout fait réfléchir. Comment se fait-il qu’on cherche à empêcher les médecins de base de soigner leurs patients comme ils l’entendent ? Certes, il est normal et même souhaitable que les autorités politiques et sanitaires d’un pays donnent des directives générales de santé publique, des Medical guidelines. Et il est normal et souhaitable qu’elles coordonnent et harmonisent la prise en charge hospitalière. Mais voilà que, en France, elles ont aussi décidé en pleine crise de ne pas s’appuyer sur les quelque 130 000 médecins libéraux (dont 100 000 généralistes), alors que pour la plupart des citoyens le médecin de famille est le premier référent. C’est une situation quasiment unique dans le monde. Se priver de ces personnes est incompréhensible en terme stratégique. De plus, c’est totalement infantilisant pour les médecins. Enfin, ce n’est pas rationnel. On ne peut pas dire qu’il y a une incertitude sur l’efficacité des traitements possibles, qu’on lance des études statistiques pour en savoir plus, et en même temps interdire aux médecins de base d’utiliser les médicaments disponibles pour soigner les malades qui se présentent à eux dans l’immédiat. Outre le problème éthique (comment décider de ne rien faire face à un malade qui est devant vous, sous prétexte que la science n’a pas encore livré ses calculs définitifs ?), l’attitude logique de quelqu’un qui ne sait pas est de ne fermer aucune porte, de se dire que toutes les idées sont bonnes à prendre et qu’on va chercher tous ensemble. Les médecins libéraux ont bien compris tout ça d’ailleurs. L’action du collectif « Laissons les médecins prescrire » est très révélatrice. Et leur pétition a eu un grand succès auprès des personnels soignants.
Comment comprendre donc ces décisions du ministère de la Santé ? Je ne vois que deux explications possibles : soit c’est de l’incompétence/panique de la part des instances politico-sanitaires, soit elles voulaient empêcher les médecins d’utiliser le protocole Raoult. Les deux pouvant se cumuler.
Vous avez constitué une équipe de recherche, quels sont vos premiers chantiers d’investigation ?
J’ai commencé mon enquête avec une ancienne journaliste, amie de longue date que je considère un peu comme une lanceuse d’alerte. Nous avons profité d’un petit lieu de publication : mon blog de Mediapart . Et si la parution de notre premier article le 29 mars nous a valu un torrent d’insultes de la part des élites intellectuelles et journalistiques, elle nous a aussi rapporté des soutiens immédiats de la part de personnes qui se posaient les mêmes questions que nous. J’ai ainsi pu former rapidement une petite équipe comprenant, outre la journaliste et moi, quatre médecins, un anthropologue, un économiste et un géophysicien. Et nous avons travaillé sur les enjeux qui se profilent derrière cette polémique Raoult.
Le premier est celui de l’industrie pharmaceutique et des enjeux financiers qui se cachent derrière les médicaments. C’est un problème dont je parlais déjà longuement dans mon manuel universitaire Sociologie de la délinquance (Armand Colin, 2018). Comme dans l’industrie agro-alimentaire, dans l’agriculture, dans la construction automobile et bien d’autres secteurs encore, les enjeux financiers sont très présents dans la santé publique. Très vite nous avons compris que la plupart des médecins qui cherchaient à balayer les propositions du Dr Raoult, et que l’on voyait beaucoup dans les médias, avaient en réalité de forts liens d’intérêt avec le laboratoire pharmaceutique américain Gilead qui cherche à imposer un médicament très onéreux dont il détient le brevet : le Remdesivir. S’il y parvient, ce sera le « jackpot » financier. Et si certains ont la mémoire courte, d’autres se souviendront du fait que Gilead a déjà fait le coup il y a quelques années dans la lutte contre l’hépatite C*.
Au vu de vos premières recherches, comment cette crise vient-elle éclairer les tensions entre santé publique et intérêt industriel des laboratoires pharmaceutiques ? Et comment cette histoire va-t-elle se terminer selon vous ?
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la santé ne fonctionne hélas pas différemment des autres domaines de la vie économique et sociale. Les grands laboratoires pharmaceutiques privés ne sont pas de simples partenaires des États qui fabriqueraient des médicaments et les proposeraient sur un marché public. Ce sont des multinationales hyperpuissantes, cotées en Bourse qui, pour conquérir des parts de marché et faire un maximum de profits pour leurs dirigeants et leurs actionnaires, mettent en œuvre des stratégies industrielles globales avec non seulement de la propagande commerciale mais aussi du trafic d’influence à destination des agences sanitaires et des médecins pour favoriser la prescription de leurs produits et, si possible, se construire des monopoles. Je crains que cette réalité n’ait joué un rôle majeur dans la question du traitement médical du Covid, rôle qui n’est peut-être pas terminé d’ailleurs, puisqu’il risque de se prolonger à travers la question du vaccin.
Mon rôle, et j’y tiens beaucoup, est celui d’un chercheur-citoyen. Je me suis posé des questions, j’ai eu des doutes, j’ai fait un travail de recherche dans l’urgence qu’imposait la situation (les gens mourraient !). Une partie de mes confrères et la totalité des journalistes « mainstream » (y compris la rédaction de Mediapart d’ailleurs) ont traduit « il soutient Raoult », ce qui est une interprétation ras-du-plancher. L’avenir dira si j’ai vu juste ou pas, ou en partie. Ce que j’espère surtout c’est que les journalistes se réveilleront, et que les parlementaires joueront enfin leur rôle à travers une grande commission d’enquête. Nos démocraties sont en crise. C’est peut-être une occasion de se ressaisir un peu.
* NDLR : le sofosbuvir vendu 43 000 euros pour 12 semaines de traitement. Voir par exemple le bras de fer qui les a opposés à l’association Médecins du monde.
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