Pour le moine bouddhiste Matthieu Ricard, « l’homme a été d’une arrogance considérable »

Ouest-France – 30/05/2020 – Propos recueillis par Sébastien Grosmaitre –
Comme dans une conversation le long d’un chemin de campagne, Matthieu Ricard, le moine bouddhiste proche du Dalaï-lama, nous évoque l’arrogance de l’homme face à son environnement. Et le nécessaire émerveillement devant la nature pour nous amener à la protéger. Pouvons-nous changer de culture pour mettre l’intelligence humaine au service d’une sobriété heureuse, un monde plus équilibré ?
Matthieu Ricard. Bertrand Guay, | ARCHIVES AFP
Matthieu Ricard, est le fils de la peintre Yahne Le Toumelin et du philosophe et académicien Jean-François Revel.  Il a une formation de doctorat en génétique. Moine bouddhiste tibétain, il s’est installé en Himalaya en 1972. Traducteur français du Dalaï-lama, il est aussi essayiste et passionné de photographie. Ses clichés sont exposés dans les galeries, musées et festivals à travers le monde. En 2000, il cofonde l’association Karuna-Shechen qui intervient en Inde, au Tibet et au Népal dans les domaines de la santé, de l’éducation, du développement des communautés et de l’autonomisation des femmes. Auteur avec son père d’un dialogue, Le moine et le philosophe, traduit en vingt-trois langues. Les droits d’auteur de ses ouvrages sont reversés aux personnes défavorisées.   Il répond à nos questions autour de cette période inédite où la société est confrontée au coronavirus.

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Où avez-vous vécu ce temps de confinement ?
J’étais dans un premier temps en Inde pour des projets humanitaires. A travers une association appelée Karuna, nous aidons plus de 350 000 personnes… En Inde, deux États où nous travaillons ont été particulièrement touchés. Nous y avons ouvert une grande clinique. Puis je suis retourné au Népal où j’ai passé un temps face à l’Himalaya dans un petit ermitage de montagne où je vais chaque hiver. Un confinement bienheureux et volontaire. Je suis en Dordogne depuis quinze jours auprès de ma maman qui a 97 ans maintenant.
L’épreuve du repli sur soi n’est pas quelque chose que l’on appréhende chez les moines et dans bouddhisme ?
Il y a deux aspects dans la solitude. A commencer par la solitude pesante. On peut être seul au milieu de la foule. A l’image des sans domicile, des exclus sociaux ou des personnes âgées. Une solitude très pesante dont les études en psychologie sociale montrent que cela raccourcit la durée de vie te affectent la santé.
Mais il y a aussi une solitude choisie que l’on fait comme un athlète qui s’entraîne. Elle permet de cultiver en soi-même les qualités humaines fondamentales comme la bienveillance, l’amour altruiste, la compassion, la force d’âme, pour mieux se mettre au service de la société et des autres.
Vous avez coécrit en 2019 : « Prendre soin de la vie, de soi, des autres et de la nature ». Ce rapport de l’homme avec la nature n’est-il pas la source de nos maux ?
Les personnes qui vivent en ville et font travailler leur cerveau ont cette impression que l’homme s’est extrait de la nature. C’est absurde. C’est comme si on disait que je me suis extrait de mon corps. Il y a aussi cette idée que l’homme a maîtrisé la nature. C’est d’une arrogance considérable. Cette arrogance a été réduite en miettes par un petit organisme qui fait un dixième de millimètre, un morceau d’ADN enveloppé dans des lipides.
De quelle manière ?
Il a tout flanqué par terre : l’idée qu’on peut envoyer des fusées sur la lune, que l’on fait de la chirurgie génétique, de l’intelligence artificielle, le transhumanisme… On oublie qu’on est humain pour commencer. Dans les pays où je vis, au Népal, en Inde, tout le monde est parfaitement conscient de la fragilité de l’existence, la vulnérabilité face au éléments et à la nature.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur la façon dont la société traverse cet épisode inédit ?
Au début du confinement, j’entendais qu’un million de bénévoles s’étaient inscrits sur un site pour aider. J’ai trouvé cela génial. Se mettre à distance pour éviter de contaminer est un acte altruiste mais malgré tout, les gens ont fait preuve d’un grand souci de l’autre. Il y a eu aussi une plus grande souffrance des plus pauvres. On voit l’injustice sociale se manifester. Et pour les gens qui n’ont pas de problèmes majeurs de survie, j’ai été surpris de voir comment ils étaient démunis de se retrouver face à eux-mêmes.
Pensez-vous que la société sortira plus sage de cette page d’histoire ?
Il y a a un constat encourageant. Les dirigeants politiques sont capables de faire preuve d’une grande détermination. Si c’est possible, un dixième de cette détermination pourrait-il être utilisé pour faire face à des problèmes comme le réchauffement climatique ? Est-ce concevable pour prévenir de grandes souffrances qui vont venir fatalement si on ne fait rien ?
Mais quand on entend des voix réclamant le redémarrage de l’économie en laissant les questions environnementales de côté pendant quatre à cinq ans… Ce serait une très grosse erreur. L’opinion publique va-t-elle soutenir un modèle de vie un peu plus simple, une sobriété heureuse, sans superflu; un monde plus équilibré ? Je ne suis pas devin.
En 2012, vous avez coécrit un livre intitulé « Un nouveau monde en marche ». Vous y croyez ?  
Il est en marche. C’est à nous d’imposer la direction pour qu’il ne parte pas à la dérive. On fait tellement de cas de l’intelligence humaine. La vraie intelligence, ce serait de relever les défis du XXIème siècle : les inégalités sociales, la pauvreté au sein de la richesse, le réchauffement climatique, la sixième extinction des espèces. Cela demande un changement de culture.
Quels sont les leviers possibles de ce changement ? 
Les questions environnementales sont au cœur des préoccupations de la société. Ce n’était pas le cas il y a quelques dizaines d’années. Je crois que le changement de culture peut se produire plus vite que ce que l’on pense. A l’exemple de l’abolition de l’esclavage en Angleterre.
Que s’est-il passé ?
Fin du XVIIIème siècle, une dizaine de personnes lancent que c’est abominable, il faut l’abolir. A la Chambre des députés, la réponse était que l’Empire britannique allait s’écrouler. Mais cette idée forte a gagné du terrain. A un moment donné, une masse critique, pas forcément la majorité, soutient une idée et les choses basculent. Toutes les grandes causes, à l’image de la déclaration des Droits de l’homme ont commencé par un groupe de personnes avec des idées fortes qui, peu à peu, ont fait changer les choses.
Vous avez un discours assez fort sur l’extinction des espèces.
Un millier d’espèces disparaissent par an. C’est moins perceptible que l’effet coronavirus malheureusement. Une amie scientifique me disait : « Si seulement le CO2 était rose et que le ciel devenait de plus en plus rose, on se dirait qu’est-ce qui se passe !  »
Quel est votre message pour l’avenir ?
La coopération, la solidarité est le seul message d’avenir. Martin Luther King disait : « Nous sommes venus dans des esquifs différents, maintenant nous sommes tous dans le même bateau. » On le voit très bien pour l’environnement dans les grandes pandémies. C’est ensemble que nous devons œuvrer et c’est cela qui est essentiel.

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Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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