Le Liban au secours de la France

Charlie Hebdo – 12 août 2020 – l’édito de Riss – 
Le Liban n’a pas de chance. après toutes les guerres subies par ce pays, une explosion apocalyptique vient de raser Beyrouth. On reparlait depuis quelques jours du Liban, car la situation politique et économique y était devenue désastreuse. Vue d’ici, en tout cas. Nous avions envisagé d’aller y faire un reportage pour y voir plus clair, l’explosion de cette semaine a clos de débat. Et d’ailleurs, pourquoi se casser la tête à aller à Beyrouth, puisque le plus prestigieux de tous les Français vient de s’y rendre ? Notre président de la République. 
Son arrivée dans la ville en miettes fut digne d’un film hollywoodien. Les plus audacieux cinéastes n’auraient jamais imaginé plus fabuleux décor que les ruines des immenses silos à grains du port de Beyrouth, devant lesquelles la silhouette du président de tous les Français avançait comme dans un tableau. Furtivement, la France renouait avec les pages glorieuses de son histoire, et c’est tout le Proche-Orient qui semblait tendre les bras à notre président, comme les pestiférés de jaffa devant Bonaparte. Sauf que nous vivons au XXIème siècle, que les peuples sont aujourd’hui souverains et que les déclarations du président Macron sur le délabrement de l’Etat libanais furent à la limite du néocolonialisme.
Mais le plus dérangeant n’était pas là. Les réformes de l’Etat libanais que Macron a appelé de ses vœux renvoient à celles qu’il a voulu imposer à la France depuis le début de son mandat. Une fois de plus, la question cruciale est celle de l’Etat. Que doit-être un Etat moderne dans un monde moderne, à Paris comme à Beyrouth ? En France, l’Etat semble de plus en plus impuissant. Il est sans cesse critiqué, dépouillé de ses prérogatives, purgé de ses fonctionnaires, et c’est à l’occasion de la crise du Covid-19 et de la multiplication des actes de violence qu’on a pris conscience qu’il n’y avait pas assez de soignants dans les hôpitaux ni assez de policiers dans les rues pour faire respecter la loi. L’Etat Français n’est-il pas en train de devenir ce qu’est devenu l’Etat libanais ? Un Etat en carton-pâte qui brille encore de ses dorures, mais qui sonne creux, incapable de ses faire respecter, qui se couche devant le premier lobby qui passe, qui vote des lois jamais appliquées et qui fait dans sa culotte à chaque protestation de la moindre association de ceci ou cela. 
Comme au Liban où, depuis des décennies, les clans, les groupuscules, les communautés ont mis le pays en coupe réglée, et réduit l’Etat à un décor d’opérette. En portant dans ce pays la bonne parole d’un Etat fort, le président Macron donne l’illusion qu’en France, la question ne se pose pas. Alors qu’on est en droit de penser le contraire. On se demande même comment on en est arrivés là, à réclamer davantage de policiers pour lutter contre les violences, davantage d’hôpitaux dans les déserts médicaux, davantage de lignes de chemin de fer, davantage d’enseignants mieux payés et davantage de magistrats pour faire tourner la machine judiciaire plus efficacement. La liste est longue. L’idéologie du « moins d’Etat et toujours plus de privé » est suicidaire, et le Liban en est l’exemple tragique. Un pays truffé de banques, mais qui exporte tout, des couches culottes aux rouleaux de PQ.
Comme la France, pays des 365 fromages, certes, mais obligé de faire venir en catastrophe des masques et des médicaments fabriqués en Asie pour sauver de la mort des milliers de Français. Ce n’est donc pas à la France d’aller à Beyrouth pour expliquer à ses habitants comment sortir de la crise où ils se trouvent. C’est aux Libanais de venir en France nous expliquer comment ne pas reproduire toutes les conneries mises en œuvre depuis des années par leurs politiciens, et qui les ont plongés dans la merde noire où ils sont jusqu’au cou. Et où demain les Français risquent de ses retrouver à leur tour.

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